Vers midi,le soleil sema à travers les nuages ternes de fins rais de lumière sur le plateau. Ce qui constituait un superbe spectacle pour le voyageur passant de l'autre côté du val ne tenait en fait qu'un rôle honorifique. Si l' Equinoxe de Printemps était passé,le souffle de l'Hiver gardait une certaine emprise sur la région,gelant le pavé et enserrant le coeur des arbres. La rivière remontait vers le nord et le mer au loin,embrassant une épaisse muraille parsemée de tours et de portes parcourant la rive ouest de façon intermittente sur quelques lieues. Au-delà du granit séculaire où patrouillaient paresseusement quelques gens d'armes s'étendait une forêt et au-delà de cette forêt de petits groupes de maisons de pierres et de bois assemblées de part et d'autres d'une grande bâtisse noire comme l'ébène dominant toutes les autres à des lieues à la ronde. Posée comme un morceau de charbon au milieu d'un champs de gravier,on y distinguait quelques fenêtres étroites d' oû s'échappait une lumière chétive ainsi qu'un beffroi où trônait la corne géante d'un étrange animal. Les portes de chêne fermées comme à leur habitude ne laissaient rien échapper de ce qui se passait à l'intérieur,e dont n'avait pas l'air de s'inquiéter les gens qui passaient devant de temps à autre.
De chaque côté le long des murs mitoyens s'élevaient deux barres de fer luisantes fixées à la pierre autour de laquelle gravitaient une soixantaine de personnes. Lestés de lourdes chaînes,ce groupe affichait une diversité physique impressionnante,aussi bien petits que grands,jeunes et jeunes moins jeunes,bruns,blonds ou roux,ils étaient pour la plupart de peau claire mais on pouvait aussi y voir deux ou trois aux yeux aplatis qui n'apparaissaient que dans les livres de contes et les divagations des vieux fous sur une jeunesse aventureuse imaginaire. Leur comportement variait autant que leur physionomie,certains discutant frénétiquement tandis que d'autres se nichaient contre le mur et s'emmuraient dans le silence,le visage souvent mal nourri et ponctué de traces rouges.
Mais tous se mirent au garde-à-vous lorsque les portes s'ouvrirent soudainement. Sortirent de la maison une soixantaine de personnes d'age et de physique aussi différents que ceux attendant dehors. On ne s'adressa que très peu de mots comme on détachait les gens des barres de fer pour les traîner avec soi dans un silence de funérailles.
Les gens se dispersèrent rapidement et seules restèrent sur la place deux jeunes filles qui discutaient sur un ton allant de l'interrogation à l'agacement.
Il n'y avait pas à des lieues à la ronde deux filles plus différentes l'une de l'autre. Tandis que la première était petite,corpulente vêtue d'une robe beige surmontée de cheveux châtains clairs ramenés en un chignon au-dessous d'un regard curieux et impatient,l'autre la dominait de plusieurs têtes et affichait un visage droit et raffiné fait d'yeux bleus sombres et de lèvres rouges vives comme de longs cheveux de jais descendaient derrière ses oreilles jusqu'à ses épaules.Une longue robe et un corsage noir alliés aux formes délicieuses s'étant développées avec l'age achevaient d'en faire l'une des plus belles filles de la région.
« Enfin Alfi,dit la plus petite des deux,je ne comprends pas comment tu as pu fustiger tous ces garçons lors du Rite de la Haine,c'en était presque effrayant, que t'avaient-ils fait?
-Si tu avais un peu mieux suivi le sabbat au lieu d'épier les moindres faits et gestes des gens autour de toi,répondis l'autre,tu aurais su qu'ils m'avaient tous appelé au Rite du Désir,comme ils le font déjà depuis des semaines et des semaines,je ne veux pas d'eux et j'en ai assez de leur insistance.
-Mais c'est humain,souviens-toi de ce qu'on nous a enseigné,ce qui est beau est à chérir;ils voulaient simplement appliquer ce principe. De plus,tu as été choisi,ils veulent y participer.
-Mais oui Lerïa,rétorqua ironiquement Alvira,je me souviens surtout de ce que ma mère m'a appris,contrairement à nous,les hommes ne pensent pas avec leurs têtes,la moitié d'entre eux n'ont pas été choisi pour le projet.
-Je sais,mais est-ce si important?Ne vois-tu pas la chance que tu as?N'as-tu jamais voulu entrer dans l'alcôve?La voie royale t'es ouverte!
-Pour ce qu'il s'y passe...Qu'ils veuillent s'amuser,je n'ai rien contre,mais qu'ils aillent voir ailleurs,il y a d'autres filles.
-Peut-être,mais tu as été choisi,combien sont comme toi?Et combien ne mesurent pas la chance qu'ils ont?J'aurais tout fait pour être choisi,je prendrais ta place si je pouvais.
« J'ai fait tellement de rituel pour te ressembler,avoir ta beauté,ton sourire...Rien n'y a fait mais d'un autre côté une dizaine d'autres ont échoué avec moi et toutes n'avaient pas mon age,si tu savais...
-Je sais,coupa Alvira,mais il faut qu'ils sachent qu'il n'y pas à essayer,je ne veux pas être mère maintenant,je l'ai déjà fait savoir et j'aimerais qu'ils le comprenne tous!Qu'ils retournent auprès de leurs femmes et de leurs esclaves.
-Justement,j'en connait beaucoup qui n'y trouvent plus leur compte depuis qu'ils te sachent choisi pour le projet.
-Ce ne sont pas mes affaires,je ne trahirais jamais sa confiance.
Lérïa accueillit cette réponse comme une boutade.
-Comment?Alors que tu viens de refouler les plus beaux étalons de la ville qui t'attendaient à bras ouverts,tu tombes des nues devant ce rat de bibliothèque,cet ermite qui n'a jamais su parler à quelqu'un d'autre qu'à soi-même?Je ne te comprends pas.
-Non,tu ne comprends pas,c'est quelqu'un de gentil,on se comprends tous les deux,il connaît des choses que vous autres n'imaginez même pas et peut vous en parler pendant des heures;c'est le seul à ne pas m'ennuyer avec vos histoires de Projet,le seul qui me voit différemment de tous les autre gens ici,je sais qu'il m'écoute vraiment...
-Moi aussi je t'écoutes.
-Non,c'est moi qui t'écoutes le plus souvent. Il s'intéresse vraiment aux autres. Il est peut-être assez timide par rapport aux autres mais une fois qu'on à gagné sa confiance,c'est quelqu'un de merveilleux.
Son amie ne sembla que peu convaincue par ses propos:
-Allons bon,tu ne cherche pas les meilleures choses,pourquoi prendre un homme alors que tu peux en avoir beaucoup plus?Et ne te rappelles-tu pas les conseils de ta mère?
-C'est l'exception qui confirme la règle.
-Si tu veux,mais je vais te dire une chose sur ton beau lettré,lui ne s' embarasse pas de ta confiance.
Alfi soupira,qu'avait-elle encore vu?
-Je t'écoutes,dit-elle sur un ton mi-ironique mi agacé,que veux-tu dire?
Lérïa marqua une pause,infime pour le monde extérieur mais infiniment long pour elle,et veilla à se rappeler tout ce qu'elle savait,c'était une occasion à ne pas rater.
-Je l'ai vu hier avec une fille,et ils avaient l'air de bien s'entendre,tu aurais vu comment ils souriaient et comment ils riaient.
Son interlocutrice manqua d'éclater de rire à son tour.
-Lérïa,à fore d'espionner tout le monde et de t'imaginer tout et n'importe quoi à leur sujet,tu vois le mal partout!Il discute avec qui il veux,quelle fille serait-je si je devait m'inquiéter de ses fréquentations?
« Lorsque tu rencontres un garçon,le maître mot est la confiance,si il compte vraiment pour toi,alors tu peux ne pas regarder après lui. Un jour,tu me comprendras. »
Je l'espère[i][/i]
Un fois de plus,sa jeune amie ne sembla pas convaincu,car elle n'avait pas tout dit.
-Tu dis ça,mais si tu savais qui était cette fille...
Avant qu'elle ne termine sa phrase,une silhouette émergea d'entre les maisons,et Alvira souffla intérieurement.
Légèrement moins grand qu'elle,grand et massif comme un jeune arbre,il avait un visage régulier et candide paré d'yeux noisettes sur lequel tombaient en frange des cheveux noirs et portaient comme à son habitude des vêtements de couleurs sobres,sans être trop sombres. Un sourire sincère éclairait son visage comme il se rapprochait des deux femmes et que la plus grande se levait pour l'accueillir. Il la prit dans ses bras et l'étreignit en un long baiser qui en devint presque indécent pour Lérïa qui détourna le regard,« Ils s'aiment,et tant mieux pour eux,mais pourquoi ne se cachent-ils pas?Ce serait si excitant de le raconter aux autres! »
Finalement ils se séparèrent et adressèrent une révérence à la jeune fille.
-Bran,dit-elle,je vois que tu es loin de ta bibliothèque.
Le jeune homme eût un sourire avant de répondre.
-La plupart de ces livres ont été écrit il y a 100 ans,je crois qu'ils peuvent attendre un peu.
Lérïa acquiesça,puis le couple s'éloigna pour contourner les échoppes du boulanger et de l'herboriste de sa vue.
Quoi que tu fasses,tu ne pourras échapper au Projet. Un jour ou l'autre;tu devras dire adieu à ton bibliothécaire pour laisser venir les autres. »

C'est un bon début.


ça promet une bonne suite.






