Il était une fois, dans une très haute tour perdue au beau milieu de bois impénétrables, une jeune créature d'une douceur et d'une beauté sans pareille qui dormait d'un sommeil profond. Le lieu de son repos se trouvait dans la plus haute salle de cette très haute tour, une chambre féérique décorée tout de beige, de lilas et de rose, et au cœur de laquelle se dressait un grand lit dont les tentures étaient de soie et les oreillers de satin. Sur ce lit elle était allongée, attendant l'arrivé du prince, du chevalier, qui saurait déjouer tous les pièges de cette immense forêt, de cette immense tour, pour venir écarter les longs rideaux de soie et déposer un doux baiser sur les lèvres de cette créature endormie, aussi douces et envoutantes que des pétales de rose. Ses cheveux, plus soyeux encore que les cousins sur lesquels reposait sa tête, étaient noirs comme l'ébène, et encadraient de leurs souples ondulations un visage aux traits fins, n'enviant rien à ceux des Belles Gens, les elfes, et dont la peau était d'une pureté et d'une blancheur comparables à celles du lait. Sur son corps aux proportions parfaites étaient croisées ses mains, d'une pâleur toute égale, qui tenaient entre leurs doigts délicats une seule et unique rose rouge.
Quelque part dans la forêt environnante, au milieu de ronces et d'esprits maléfiques, luttait un personnage tout d'armures vêtu, de cuissardes et jambières, brassards et côte de maille de la plus belle facture, protégeant sa vie et se frayant un passage au cœur de ces sombres bois à la force de son épée. Un heaume recouvrait sa nuque et son visage, qu'auraient atteint sinon les branches basses et mobiles de ces bosquets hantés. Ses mains toutes harnachées de gants de métal et de cuir maniaient la lame comme nul autre, et nul autre n'aurait pu pénétrer en ces bois si obscures sans y laisser la vie. Cet être-là, pourtant, repoussait loin la peur, mû par sa volonté indéfectible de mener à bien cette quête. Il allait donc, forçant une voie entre les arbres aux troncs crochus et tous ces buissons épineux dissimulant maints pièges et tours, en direction de l'édifice qu'il avait repéré au loin, et qui se dressait telle une flèche vers le ciel azuré. Cette forêt profonde le retint plusieurs jours, mais il parvint tout de même aux pieds de cette tour, isolée des arbres par quelque sortilège, et de la terre de la clairière par un fossé large d'au moins six pas (trois mètres).
Le chevalier en fit le tour, et ne vit nulle entrée. Il lui faudrait redoubler d'audace et d'adresse pour passer les murs de ces lieux! Il y avait cependant un vieux tronc encore vert qui poussait jusqu'au dessus de la fosse, et un peu plus loin sur la gauche une ouverture dans la muraille. Hardi fut-il qu'il y tenta sa chance, grimpa le feuillus millénaire et assura sa prise sur les branches les plus fines afin de s'approcher au plus près de la tour. Il n'était plus qu'à une longueur de bras que voilà son appuis qui se brise. Il bondit, heurta le mur, et ses mains dans un effort considérable parvinrent à agripper une prise, une vieille liane pendant d'un peu plus haut sur cette tour impassible. Vite une saillie entre deux pierres lui fournirent une marche où reposer ses jambes, et après s'être assuré d'avoir conservé ses effets dans cette cascade, l'intrépide se glissa le long de la corniche jusqu'à l'ouverture qu'il avait repérée. Prudemment, veillant à projeter le moins longtemps son ombre sur le dallage intérieur, il enjamba le rebord pour entrer dans une pièce sombre, que seule éclairait la lueur du jour filtrant par l'unique fenêtre qu'il avait empruntée.
Le marbre du sol lui renvoya l'écho de ses pas tandis qu'il s'avançait avec précaution entre les colonnades sculptées de scènes des dieux. Là, Ptelah, déesse guerrière, offrait la connaissance des combats aux hommes des rivières accablés par les elfes; ici c'était Ehlien, prônant l'amour, qui réconciliait deux peuplades en guerre et plus loin Kanel, dieu nourricier, qui soignait tout un pays de la famine. Le chevalier en armes resta un instant à contempler ces œuvres, toutes d'une finesse qui laissait dire que cet édifice à présent sombre et presque vide avait autrefois été peuplé d'érudits et d'artistes. Une porte épaisse était encastrée dans le mur, un peu plus loin dans l'ombre. Ses pas l'y guidèrent, et il tenta tout d'abord d'en abaisser la poignée, sans grand espoir, quand le battant s'ouvrit. Une volée de marches en partait, éclairée de loin en loin par une fine meurtrière pratiquée dans l'épaisseur du mur.
En quelques enjambées l'escalier fut gravit, puis il fallut défoncer une nouvelle porte, assez fine cependant, à coup d'épaule. Ses armes s'entrechoquèrent lorsque celle-ci céda, et il les remis en place rapidement avant de s'intéresser aux lieux dans lesquels il avait pénétré. Cela ressemblait en tout point à un petit salon de couture, décoré dans les tons pastels avec une touchante harmonie, mais qui semblait à l'abandon depuis plusieurs années déjà. De plus, d'innombrables pelotes de laines multicolores lançaient leurs fils d'un bout à l'autre de la pièce sous les pieds immobiles des établis et des fauteuils. Un grand coffre béait à côté d'un fin escalier en colimaçon orné d'un rampe de fer forgé qui menait à l'étage supérieur. La plupart des fils colorés convergeaient vers ce coffre, aussi, intrigué, l'être en armure bien mal assortit à ce décor si doux lança-t-il un regard au fond de la caisse ouvragée, pour y découvrir un petit félin pelotonné paresseusement entre plusieurs enroulements de laine.
Un mélange d'amusement et de stupéfaction passa dans ses yeux chocolats. (Le chocolat était depuis longtemps connu, à lors, et même très apprécié et très répandu dans la plupart des foyers.) Interloqué, il grimpa les quelques marches escarpées pour arriver dans une chambre à coucher d'un goût exquis, meublé agréablement et au centre de laquelle trônait un grand lit à baldaquin aux rideaux clos. Impatient à présent après tant d'aventures, il avança vers celui-ci, rêvant de découvrir la princesse endormie, rêvant des gloires et des merveilles qui allaient être siennes. Son gantelet de cuir se tendit vers les rideaux de tissus légers, les caressa durant l'infime hésitation qui avait fait trembler sa main, émue par cette réussite, si proche qu'il pourrait bientôt la tenir dans ses bras. La tenture s'écarta, dévoilant une silhouette sous une couverture, des jambes, un ventre plat, des mains ornées d'une rose, puis enfin, enfin! le visage qui lui apparut. Ses yeux s'écarquillèrent. Le souffle lui manqua, puis, dans un râle, dans un murmure, presque, dans un cri du cœur et d'une voix chantante et claire, toute sa stupéfaction de dévoila au jour: «Un homme! »
La créature étendue sur le lit entrouvrit un œil, toisa un instant son chevalier servant, les mèches de cheveux bruns dépassant de son heaume, sa bouche aux lèvres pleines, bien que petite, ses yeux indéniablement féminins qui s'agrandissaient de stupeur. « Tu es bien une femme, toi! , lança-t-il d'une voix qui ne laissait douter de sa virilité. L'autre ne dit mot un court instant, puis s'exclama: « Moi au moins je ne joue pas à la belle au bois dormant!
–Moi non plus figures-toi, rétorqua la "princesse" en lui brandissant sous le nez la fleur qu'elle tenait dans les mains.
–Et la "jeune créature d'une douceur et d'une beauté sans pareille"? C'est quoi peut-être, du Shakespeare? le railla l'autre en retirant son heaume (en effet peu pratique pour tenir une conversation).
–"Chevalier", oui! il est évident que tu as des leçons à me donner... la tança à sa suite son unique interlocuteur.
–Et bien quoi! Tu aurais préféré "Chevalière"? ironisa l'autre. Je doute que c'aurait été plus approprié, tu ne crois pas? Et puis je suis chevalier! Adoubée par messire Erstod en personne avant le début de ma mission, et je... »
Elle s'arrêta.
L'ex "belle au bois dormant" s'était redressé sur les coudes, faisant glisser les draps de satin au bas de son torse nu, et son interlocutrice faillit en lâcher son heaume au pied du lit. Il était vraiment beau. Elle se fit violence pour reprendre une contenance, tandis qu'il avait surpris son regard et examinait sa réaction en retenant du mieux possible l'air narquois qui menaçait de transparaître sur son visage. Inutile de l'enfoncer davantage, il préférait savourer silencieusement les rougeurs qui apparaissaient sur ses joues en leur donnant une coloration tout à fait charmante, mais jurant atrocement avec la rudesse de l'armure qu'elle avait revêtu. Il laissa encore un peu s'installer le silence, puis décida de rompre le charme qui avait arrêté la jeune femme.
« Et quel est donc ton nom, "chevalier"? » demanda-t-il avec une moue moqueuse en agitant toujours sa rose écarlate (en partie pour comparer sa couleur à celle des joues de l'arrivante).
L'interpelée sembla s'éveiller, rougit de plus belle, s'éclaircit la gorge avant de le foudroyer du regard et d'ouvrir la bouche pour l'invectiver, mais se retint à temps: « Je me nomme Illye'ena, de la contrée de Vaste Plaine, et je te prierais de m'expliquer ce qui tu fabriques dans cet endroit, dans ce lit! et qui plus est...mais où sont passés tes vêtements! »
Le jeune homme la fit taire d'un coup de rose sur la bouche, réfléchissant à laquelle de ces questions il allait répondre en premier, et considérant la situation avec de moins en moins d'amusement. «Tout d'abord je ne suis complètement nu, si le préciser peut te calmer un peu, » déclama-t-il en s'asseyant dans les couvertures, exaspéré par le ton autoritaire et la soudaine crise d'hystérie d'Illye'ena. « Dans ce lit, vois-tu, j'espérais me reposer, mais il semble bien que le calme qui régnait dans cette tour est bel et bien révolu, » ajouta-t-il en lui jetant un regard lourd de reproches.
Qu'elle lui relança au centuple.
« J'aimerais bien t'y voir, à ma place ! » s'exclama-t-elle. « Je ne suis pas venue ici pour faire une promenade de santé, alors tu vas me dire où se trouve la princesse qui était ici avant toi. Je dois absolument la retrouver. Au fait, qui es-tu?
–Arrête de me poser autant de questions à la fois si tu désire vraiment avoir les réponses, déclara-t-il. On m'appelle Ellkar, et quant à cette princesse, je n'en sais rien.
–Quoi? Mais, tu es dans sa chambre, tu... bafouilla Illye.
–M'est avis qu'elle s'est fait la belle avant mon arrivé, parce qu'il n'y avait aucune trace d'elle ici, précisa Ellkar en haussant les épaules. Et de toute manière j'étais trop fatigué pour essayer de suivre sa piste.
–Tu es là depuis quand, sans indiscrétion? s'enquit Illye.
–Trois à quatres jours...
–Une demi-semaine!!! » Le choc abattit totalement la jeune femme, qui s'assit sur le rebord du lit sans aucun protocole. Elle avait une demi-semaine de retard...
Voilà pour la première partie...C'est un essais un peu délirant, et je n'avance pas beaucoup dans la suite mais dès que c'est satisfaisant -et si ça intéresse quelqu'un, je posterai la suite ^.^ Pour le contexte c'est de la pure invention de ma part, tout un petit monde qui sert de cadre à mon roman... Enfin bref, j'espère que ça vous a plu.








