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Deux années de bonheur intense

Le "je" vous habille et ne parle que de vous. Il vous tutoie, vous décrit, vous évoque, vous triture, vous cajole, vous console. Les "nous" les "eux" les "ils" et les "elles" ne vous diront pas un mot ; ils ne feront que vous écouter sans un mot.
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Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 04 Déc 2009 20:14

Je suis en prépa. Je suis une petite pouf aigrie et imbuvable, un perpétuel ressort épuisé, névrosée d’avoir sacrifié deux ans de ma vie. Pour compenser le coût moral à passer 12h/jour assise à un bureau et de perdre 2/10èmes à chaque oeil, je suis convaincue de ma supériorité congénitale, surtout par rapport à ces glandeurs de facqueux qui connaissent le sens du mot grève (et par rapport à celui qui a majoré la dernière fois en éco, mais je l’aurai un jour). J’épouvante tout le monde en disant à tout le monde que j’aime ce que je fais, avec une fierté provocatrice, et j’adore placer des phrases pleines de jargon que les gens ne comprennent pas mais moi je fais genre que si parce que le préparationnaire sait. J’affectionne le mot concept même si je ne sais pas très bien le définir. L’école des Dieux, c’est nous.

La prépa est une expérience humaine qui dépasse tout ce qui est connu en matière de relations humaines. La prépa est un microcosme qui comprime d’abord l’esprit puis le corps, lentement elle vous digère et recrache vos os, on se retrouve au père Lachaise ou rue d’Ulm. Certains y plantent leur tente, d’autres vont même jusqu’à y passer leur temps libre.
L’avantage, c’est les liens extraordinaires que cela crée avec les protagonistes. On finit par se retrouver pour regarder le match de foot : la preuve d’un lien inébranlable. Dans la compétition comme dans la solidarité, dans l’intégration comme à l’ANPE, ils font front.
Notez que deux préparationnaires qui ne se connaissent pas finiront par se reconnaitre aux cernes qu’ils ont sous les yeux et aux regards (fréquents) qu’ils jettent vers la sortie, et bientôt ils échangeront des soupirs et leurs expériences respectives. Ce n’est pas comme s’ils avaient autre chose à dire. Faire une prépa, c’est atteindre une sorte d’universel.
Ainsi, la compétition et l’animosité peut être transcendée par une coexistence pacifique et exténuée. Cependant, certains trouble-fêtes viennent interférer dans cette harmonie bisounours et font bande à part. Vous pensiez fréquenter des êtres intellectuellement supérieurs. C’est possible, si on parvient à casser la coquille d’immaturité et les pelures de l’Equipe.
Il n’y a de paradis que les paradis perdus.
Dernière édition par Azlyght le 09 Déc 2009 17:40, édité 1 fois.
Je suis pour le baroque. Je veux être bancale, irrégulière et exagerée.

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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 04 Déc 2009 20:18

Ce qui fait la fulgurante particularité du personnel éducatif d’une prépa privée catholique, c’est le perpétuel souci d’esthétique vestimentaire qui le taraude. Outre une véritable chasse aux sorcières des symboles hérétiques (sweat à capuche, baskets, cheveux qui dépassent, gothiques, poils au menton…), chaque membre de l’équipe pédagogique témoigne d’un souci de montrer l’exemple : chemise obligatoire pour les hommes, le costume est un quasi-incontournable (ou alors un bon vieux pull d’une couleur improbable). Les femmes, plus rares, se permettent de porter quelques couleurs, mais le plus souvent se réfugient dans l’élégance ou dans une affligeante banalité d’un autre âge.
Cependant, personne ne peut vaincre le professeur de science. La mise en équation du besoin de satisfaire aux exigences de la maison et de leur discipline ne pouvait mener qu’à un résultat quasi-chimérique: costard-cravate dépassant tout juste d’une blouse de chimie impeccable. Cette alliance improbable ne peut être que la toilette d’un être exceptionnel. Gorgé de rigidité toute mathématique, il se spécialise, il se spécialise dans la mise en planning, il règle la vie de ses élèves comme du papier à musique : comme dirait un éminent Dieu de prépa : « Superman a un caleçon, Mr B. a sa blouse. » Une telle audace ne peut qu’être saluée.
certains professeurs restent pourtant de grands enfants, en rupture avec l’autorité. Leur habillement témoigne d’une scandaleuse indolence : baskets (pêché !), T shirt djeunz dépourvu de col, jeans déchirés. Mal rasé, la coiffure égarée, le professeur est au-dessus de ces considérations bassement matérielles, il est dans le cérébral : le chevalier des échecs, de l’autre côté du miroir.
Certains ont l’air toujours un peu débraillé, un peu couvert de craie, leur manteau négligemment posé sur leurs épaules (pour faire de la concurrence déloyale à Superman ?) : ils sacrifient à la tradition et enfilent la sacrosainte chemise mais transpirent d’un désir d’expressivité : une cravate fantaisie (pourquoi pas ornée de jolis éléphants ?), une allure faussement désinvolte (barbe de trois jours, cheveux poivre et sel).
Injustice ordinaire : malgré ces graves entorses au règlement, je ne crois pas qu’ils soient renvoyés à la maison.
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 08 Déc 2009 12:21

Tout d’abord, la discipline s’inscrit dans le style. Fini les fashions et les ringards, les babas cool et les émos du lycée. Entrer en prépa, c’est rentrer dans le moule vestimentaire.

Les taupins sont neutres. Profondément neutres. Dans leur vie, il y a les maths et de la physique. La lumière du Soleil, c’est pour les autres. L’habillement est fonctionnel, le maquillage est accessoire. Androgynes souvent chaussées de lunettes, leurs vêtements sont basiques dans des couleurs ternes pour ne pas avoir à y réfléchir, occupés comme ils sont par leurs grandeurs scientifiques.

Les épiciers sont plus soucieux de leur personne. La présentation, la mise en scène du Moi, sont essentielles à leur réussite, il faut capitaliser sur le physique. Jusque leurs ongles doivent être vendeurs. Ils sont élégants, soignés les garçons affectionnent cette écharpe à carreaux beige, négligemment posée de part et d’autres de la nuque (pour mieux protéger leurs gorges de la morsure du vent ?) et les cheveux savamment décoiffés (pour mieux réfléchir ?) à la limite de la longueur réglementaire. Les filles assortissent leurs boucles d’oreilles à leurs chaussures à talon et des jupes en toutes saisons. Certains prennent cet aspect de leur travail très à cœur.

Quand aux hiboux, ils sont dans leur allure comme dans le reste : flous (pour ne pas dire folkloriques). Les filles oscillent entre les Brigitte Bardo et les rats de bibliothèque, très petite fille de bonne famille. Les éléments masculins sont parfois des natifs du XVI (l’arrondissement, le XVIème siècle c’est à quand remontent leurs quartiers), ceux-là portent le col avec une grâce qui fait naturel, fruit de vingt longues années de non-port de T-shirt (c’est tellement populeux). D’autres viennent de patelins perdus alors ils revendiquent leurs origines par le port de chemises bariolées. D’autres encore sont carrément hors catégorie et portent des chemises sans col (un concept) ou des slims fluos.

Les rapports entre littéraires et ceux qui parlent mathématiques sont plutôt succins. Au début de l’année, cette méfiance réciproque avait sans doute pour origine une résurgence des haines suscitées pendant le saint week-end d’intégration. Mais étrangement les rancœurs suite à la défaite de la Bizuscup (en théorie compétition entre les différentes classes basée sur un système de points, en réalité moyen éhonté pour les « tradis » d’obtenir des cigarettes et d’humilier gaiement) n’ont pas laissé place à une franche et totale camaraderie. C’est dû aux mutations que subissent les élèves des différentes sections : ils commencent à parler un langage différent, jusqu’à ne plus pouvoir se comprendre : le langage échoue à remplir sa fonction de communication du fait du caractère conventionnel du langage. Les relations taupins/épiciers/hiboux sont quasi-poétiques.
il faut comprendre un détail de la vie des préparationnaires (qui échappe souvent à son entourage) : étant donné que les cours occupent 90% de son temps et de ses pensées, il est incapable de parler d’autre chose que de ses cours.
Donc, lorsque le taupin commence à expliquer qu’en info, on lui fait faire une page de calcul (dans le sens de la longueur) pour conclure que LE MOBILE TOURNE (grande découverte qui excède Bill Gates et la conception du bretzel), le littéraire baille d’ennui et n’attend que le silence de son interlocuteur pour déclamer un pamphlet.
Il faut bien comprendre combien le khâgneux est un passionné : il a la conviction d’étudier des choses passionnantes et n’a de cesse que de rependre son savoir tout neuf. D’où son extrême frustration lorsque son rêve Bisounours se confronte à la réalité (le khâgneux est cosmique). Il tente d’exposer à l’épicier (qui fomente dans son for intérieur un stratégie pour se faire inviter par le khâgneux tant qu’il est dans son stratosphère) les dernières révélations que lui ont apporté le cours d’histoire avec feu et passion (par exemple, que le jour où Villepin a tenu un discours pendant cinq heures à l’ONU pour faire une leçon de démocratie aux USA à propos de l’Irak, il a manqué une bonne occasion de se taire car pour ceux qui l’ignorent encore, la France n’est plus une grande puissance) que déjà son interlocuteur prend la poudre d’escampette, il a des fiches de philosophie à apprendre par cœur (l’avantage de la prépa, c’est qu’elle constitue un réservoir d’excuses infaillibles pour esquiver les rendez-vous pénibles).
Cela aboutit à un cloisonnement des savoirs et la formation de clans chauvins.
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 09 Déc 2009 17:39

Tout d’abord, la prépa est une expérience de la fatigue.
Vous aurez beau dormir neuf heures par nuit et douze le samedi, vous serez épuisés en permanence, même pendant les vacances. C’est formidable. Le café et le thé vert seront vos nouveaux meilleurs amis, et le fait que la machine à café tombe en panne vous bouleversera presque aux larmes (un tel épuisement ne peut être dû qu’à une substance qu’ils mettent dans le café de la-dite machine. Un long empoisonnement est la seule thèse réaliste et en plus elle explique le goût infect.). le plus frustrant, c’est que cet abattement n’est lié à aucune activité physique excessive, puisque le préparationnaire est profondément sédentaire (difficile de caser un foot entre les 75 heures de travail préconisées. Bien sûr tout cela est très théorique). Le pire, c’est que vos yeux se ferment, vous rêvez de vacances (mais les vacances sont illusoires, ce sont des périodes de révision déguisées) mais à force de rattraper le temps de loisir perdu, vous vous mettez en retard dans votre travail personnel et les derniers jours de vacances se soldent de nuits blanches pour boucler dissertations et dossier d’éco. Résultats, vous êtes encore plus fatigués qu’avant.
Je pense que cette fatigue fait partie du système : elle empêche de prendre du recul et de paniquer.
Rassurez-vous, il paraît que lorsque vous aurez votre intégration, vous pourrez passer le mois d’août à dormir.

La prépa est une expérience du relativisme (pas vestimentaire ou en ce qui concerne toute forme de concours, compétition, ect. N’essayez pas de vous mesurer à lui dans un tournoi de bières par exemple il risquerait d’en faire une affaire personnelle. Sauf que le préparationnaire ne sort pas bien sûr. Trop trivial.).
Le préparationnaire est un grand blasé. Lorsqu’il entend un lycéen se plaindre de son travail, au mieux il adopte une attitude snob, ou alors il devient légèrement condescendant. Et si c’est un faqueux qui parle de ses partiels, alors là il peut devenir carrément agressif. Car il aime à croire qu’il est le seul à souffrir et que sa souffrance figure à la première place du top 50 des douleurs les plus pénibles. L’intensité de son expérience justifie qu’il se sente un individu à part, pour ne pas dire une sorte de surhomme. Il ne manque d’ailleurs jamais de le rappeler s’il en a l’occasion (surtout s’il a intégré une bonne école. Après il se vantera de la puissance de sa voiture. Ainsi va le monde.), ou de faire des yeux de chien battu à son entourage (pour esquiver les corvées) quand on lui demande des nouvelles (ou l’heure).

La prépa est également une expérience de l’obsession. C’est un fait social total, comme le don chez Mauss. N’essayez pas d’y échapper, même les accalmies n’écartent pas la perspective de rentré, le premier jour des vacances (ou le dernier cours de la veille) est consacré à faire un planning (qui ne sera pas respecté mais il fera l’office d’horloge baudelairienne). Chaque instant de loisir a la saveur de la culpabilité (mais on s’y fait).
Pendant deux ans, n’espérez pas penser à autre chose, ça refera toujours surface. Et c’est bien fait.

La prépa est évidemment une expérience de l’angoisse. Le préparationnaire se shoote à l’adrénaline par paquets de douze (et à la cigarette). Sur un fil, son niveau de stress fonctionne à l’oscilloscope, grâce aux stimuli délicatement délivrés par ses professeurs (DS hebdomadaires, khôle, thèmes et versions, dissert maison, concours blancs…). Ça n’a rien à voir avec la petite torsion d’estomac qui indispose le lycéen qui finit son exposé à deux heures du matin. Entendons-nous : il y a des préparationnaires du champ d’observation qui ont gardé cette charmante habitude de s’avancer du jour pour le lendemain et d’éviter le facultatif. Pour ce que j’en sais, ils le vivent bien). En prépa, ça court dans vos veines comme de l’arsenic. Une semaine où on se noie et la suivante où on a peur tant l’agenda semble désert. Il paraît que ça nous servira dans notre vie professionnelle. Si on survit.
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 10 Déc 2009 17:40

Annexe : la Panthéon (Zeus)

Le dieu de l’histoire vaut particulièrement le déplacement. Il est détendu, parce que 9% du boulot doit être fait par les élèves (et donc que finalement son cours on s’en fout presque) et qu’il rode le même cours depuis 20 ans.
Oui parce qu’il y a un cours, un chapitre qui transpercera l’année de part en part, au bout de vingt copies doubles on atteint le 1.2 et c’est déjà le mois de juin.
Il feint d’aborder un thème hyper pointu (« les droites en France de 1870 à octobre 1871 ») voire surréaliste (« manger et boire au XXème siècle ») et il parvient par un tour de passe-passe à en faire une variable explicative de premier plan, transversale, fendant les époques et les nations de part en part comme une flèche trop acérée (parce qu’on sous-estime l’impact du clivage gauche/droite dans la vie politique française), à travers les débats et les frontières (quelques soient leurs variations et que leur courbe soit décrite par une fonction dérivable ou non).

Mais tout cela n’est qu’un prétexte à combler les blancs, si Zeus ne trouve rien de plus distrayant.
En effet, les deux heures de messe (ou de bacchanales) sont généralement consacrés à des éclaircissements transcendants sur des détails (ou pourquoi la Chine peut légitimement éradiquer le Tibet dans une conception chinois) lorsqu’emporté par son élan il ne parle pas de sa belle-mère ou mariages.
Il essaye de faire parler les élèves, feignant de contrôler les connaissances mais espérant secrètement qu’il dira une énormité marrante –ou navrante – (en général ça marche bien).
Car voilà la véritable raison pour laquelle il descend de l’Olympe pour faire cours : il pourrait se repaitre dans sa connaissance (et dans ses pénates) sans prendre la peine de mettre son réveil/corriger des copies (son plus grand rêve est de voir les élèves abandonner ou que leurs copies soient tellement mauvaises que le stylo tombe).
Mais il nous fait quand même l’honneur de sa présence, afin de s’en payer une bonne tranche (au dépend des élèves).


Les khôles se transforment d’ailleurs généralement en humiliation collectives. Il faut expédier ça rapidement et dans la bonne humeur, sans qu’il y ait trop de sang sur les murs. On essaye de faire parler l’élève pour l’obliger à réfléchir tout en essayant de l’envoyer dans les cordes par une maïeutique dévoyée. Sérieux comme le marbre, il fait mine d’aller dans le sens de l’élève pour l’amener à dire des âneries et mieux le foudroyer, promptement et définitivement. Propre et net, comme une guillotine. N’en pouvant plus, il éclate soudain de rire et se moque ouvertement de sa victime, prenant ouvertement le spectateur goguenard ou le compagnon d’infortune (qui rie jaune parce qu’il sait qu’il est le prochain sur le gril) à témoin. Bande de traîtres, vous n’auriez pas fait mieux.
Le pire, c’est quand il essaye de faire des blagues pour déstabiliser l’élève. Et je peux vous dire que quand on vous demande avec quoi Blanche Neige réveille les nains, ça marche.

De fait, son plus grand drame est sans doute la carpe. Par absence totale d’avis sur la question ou par peur de dire une bêtise, elle ouvre et ferme la bouche mais aucun mot ne franchit ses lèvres. LA technique d’intimidation atteint son paroxysme : il faut la faire sortir de sa coquille ou à défaut se foutre de sa gueule, ce qui est bien aussi.

L’infortuné qui a eu la mauvaise idée de faire un exposé trop court est confronté au silence jusqu’à la fin du temps imparti, tandis que l’élève se liquéfie sur sa chaise électrique.
S’il refuse de répondre aux questions avec un mutisme buté, Jupiter entonne « it’s a small world » de Disneyland et s’exclame « on est dans le monde de Némo ! » afin d’occuper l’espace sonore. Sa victime muette se meurt comme un poisson hors de l’eau.
Tout est bon pour déstabiliser l’élève.

Souvent, l’humiliation est rendue totale par la présence de témoins. Lâches complices du Dieu, ils rient gaiement de ses assertions acides, protégés par le plexiglas de leur non-appartenance à la race dont c’est la curée. La seule vengeance : assister à la leur.

Zeus est donc un Dieu jovial et instructif, qui donne aussi longtemps qu’il parle au préparationnaire l’illusion de comprendre (avant de retomber dans les limbes de l’ignorance quand il pose une question), Jupiter qui dans l’intimité de la salle de khôle se métamorphose en Pan sournois.

Sans pitié, il ne recule devant aucune bassesse pour accabler ses élèves (khôle le mercredi après-midi ou le vendredi soir ; devoirs soi-disant ramassés à faire en un week-end pour mieux les oublier lundi matin ; devoirs rendus sans correction officielle ; chansons sardoniques « dur dur d’être préparationnaire » ; …).

Un Dieu cruel, mais il vaut le déplacement (même à 8 heures du matin).
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 14 Déc 2009 18:30

La vie de couple en prépa est acrobatique. L’adage « prépa maqué, prépa manquée » semble présager le pire et la sainte maison tente de décourager les marques d’affection trop ostensibles (pensez-vous, des garçons et des filles qui s’embrassent et… sans être mariés ! Ils marchent sur une corde raide !), les cours de religion sont là pour ça.

Les plus chanceux sont les vieux couples : la majeure partie du travail est derrière eux, il ne reste plus qu’à jongler avec les horaires. Les vacances sont une sorte de cirque ambulant et les mercredi après-midi sont comme un séjour prolongé dans la cage aux fauves.

Les célibataires risquent fort de le rester, par manque de perspective (à moins de trouver quelqu’un dans sa prépa, parce que se marier entre hypokhâgneux c’est mieux) et par manque de temps (rares sont les amoureux transis qui gèrent deux rendez-vous par mois).
D’où un certain désespoir chez les cobayes masculins qui militent en faveur de l’organisation de fêtes de classes, afin que les filles amènent leurs copines célibataires (ces fêtes ont d’ailleurs tendance à tourner en tournée pécho) ou tiennent un calendrier d’abstinence (on regrette juste qu’ils en parlent en public).

Former un couple au sein de la prépa est problématiques, en dépit de commodités en apparence décisives pour khâgneux (proximité, accessibilité, proximité, horaires synchronisés). Cependant, les coûts de rupture (devoir supporter l’ex jusqu’à la fin de l’année, voire la suivante) et de ridicule (des garçons dans un internat font certainement plus que parler du problème de l’indicible). Peu s’y risquent.

Quant à la rupture, elle n’est pas aussi terrible que le directeur voulait le faire croire dans son discours de bienvenue. Ce n’est pas comme si on n’avait pas de quoi s’en distraire.

Finalement, le problème du couple en prépa semble plus une question d’opportunité que de tension entre temps de travail et temps de loisir. De toute façon, on trouve toujours du temps pour ce genre de choses.

C’est la raison pour laquelle la procuration et les séries occupent une place toute particulière dan la vie du préparationnaire : le moindre détail de la vie amoureuse d’autrui (ou la sienne) est disséquée en détails : sinon, on peut aussi parler boulot.
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 16 Déc 2009 18:05

La prépa forme donc une forme de sous-culture, qui se caractérise par des valeurs propres : le temps théoriquement consacré au travail est sacré ; le Mal, c’est l’inflation ; conscience de former un groupe (ceux qui ont fait une prépa, les autres) et souci de défendre ses intérêts (en se plaignant aux professeurs pour qu’ils fassent le travail) ; ethnocentrisme (il n’a pas le temps de se consacrer aux considérations bassement matérielles, genre ménage) référence davantage à une frontière mythique (les portes de l’ENS) qu’à des propriétés ; démarcation par des styles propres ; refus de la banalité de la vie ordinaire et de la culture de masse (sauf lorsqu’il s’agit de Gossip Girl et des matchs de foot) avec volonté d’intégrer l’élite économique et culturelle…
Ils sont convaincus de leur supériorité sans se rendre compte de leur banalité (écoles avec prépa intégrées, médecine, véto, orthophonistes, architecte, étudiants de fac sérieux –ça existe sûrement…). En même temps, l’absence totale de confrontation avec le monde extérieur ne risque pas de le détromper.

Le pire, c’est que même les concours ne lui offriront pas la douche écossaise salutaire, parce que même si les écoles ne se rendent pas compte de leur juste valeur (hélas, trois fois hélas, il est tombé sur le mauvais sujet, il a fait l’erreur marginale qui lui a fait perdre les trois fatidiques de l’étalonnage, d’ailleurs il avait mal dormi, se sentait un peu fiévreux, il y avait un kéké qui écoutait la musique trop fort dans le métro, il s’est cassé un ongle, bref c’était un échec conjoncturel et non structurel).
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 17 Déc 2009 21:42

Orphée :
Le Dieu du français entretient un rapport ambigu avec le langage. Inspiré par tant de muses (tragédie, comédie, …), tantôt il se méfie de son aspect conventionnel du langage et préfère rester muet, laissant les élèves s’initier au Panthéon (en gros, en leur laissant faire le cours, n’intervenant que dans les 20 dernières minutes pour rectifier le moment où le Logos les a trahis durant l’exposé). Tantôt il préfère prendre le taureau par les cornes et enfourche le langage pour un rodéo de deux longues heures. Surfant sur le flot de ses propres mots, son ton assuré trahit qu’il domine la situation.
Quoiqu’il en soit, il y aura toujours quelqu’un qui l’écoutera pendant des heures.

Il se tient éloigné du tableau, il ne manquerait plus que la graphie le trahisse à son tour.

Il est (en théorie) l’un des Dieux les plus éminents (car si quelque chose caractérise la khâgne, c’est bien le cours de français), il se croit donc autorisé à monopoliser une grande partie de son travail personnel (au grand damne du Dieu de mathématiques, qui passe régulièrement à la trappe) par le biais de lectures, ouvrages théoriques, dissertations, résumés, synthèse…

C’est un poète, et son supplément d’âme perce parfois à travers son cours et c’est un brasier passionné qui se déverse dans les oreilles attentives : il déclame son amour pour Rousseau (flamme malheureusement destinée à rester unilatérale et surtout soulever des abîmes d’indifférence dans le cœur des élèves) ou pour l’Orient, il se lamente de la grande médiocrité des copies, il évoque la Présence de Bonnefoy, bref lorsqu’il ouvre la bouche c’est la source du savoir qui se déverse de ses lèvres… mais parfois la machine s’emballe et il quitte son strict domaine d’enseignement et s‘égare sur les bancs du cirque ou la littérature comme connecting people.

N.B. cet homme exceptionnel a converti les préparationnaires au Cratyle et au futur Victor Hugo : Aragon, ce pour quoi le jury de Normale le détestera sous peu.
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 17 Déc 2009 22:17

L’avantage, c’est qu’au moins avec la prépa, on est en bonne compagnie. Je ne parle pas des autres élèves, mais avec la prépa on fait plein de rencontres. Pas dans la réalité bien sûr (ni sur Internet, le préparationnaire a échangé son abonnement contre Universalis) mais des rencontres livresques. Tous les professeurs (oui, même ne maths ça lui arrive) évoquent leurs classiques (de Bourdieu à Barthes) avec la familiarité désinvolte qu’on prend pour annoncer qu’en prenant le thé chez vous la veille le prince de Galle vient justement de vous inviter chez lui pour les vacances (pour la saison des chasses, cela va sans dire), nous dévoilant leurs petites manies et le nom de leur coiffeur dans une dimension explicative bien sûr (exemple : si Rousseau a écrit son autobiographie, ce n’est pas parce qu’il était incapable de se concentrer sur autre chose que son nombril mais parce qu’on lui a demandé), ou une simple anecdote (Malraux était un drogué notoire).
Il est intéressant de noter que le khâgneux doit maitriser plus de biographie qu’il n’a d’amis sur facebook.
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 17 Déc 2009 22:24

Les profs de prépa sont des créatures tout à fait fascinantes. En grande partie parce qu’ils sont aliénés. Mais positivement aliénés.
Cela s’explique aisément : le prof de prépa est un expert, un passionné.
Exemple typique : le prof d’histoire est capable de faire une problématique sur l’existence de Ted Kennedy, dont vous ignoriez jusqu’au prénom avant le cours. Le prof de philo vous parle d’embuscade entre philosophes. Et le prof de religion vous décrit le purgatoire comme si vous y étiez, et pourquoi être homosexuel c’est pas très bien quand même (d’ailleurs pourquoi les groupes de rock sont satanistes, au cas où vous l’ignoriez. C’est bon à savoir. Si vous chercher un exorciste, le pape est censé pouvoir faire ça très bien au passage).

Le prof de prépa présente la double caractéristique d’être à la fois un puis de science et une machine à problématiser, calibré pour une réponse I-A-1 , 3x3x3.

Il y a plusieurs types de professeurs de prépa du point de vue de leur investissement de l’espace.
Ceux qui ont peur d’échapper au sanctuaire de leur bureau. En plus, le tableau leur fait peur. Pas toucher, c’est sale. Du coup, ils déploient des trésors d’ingéniosité pour faire participer la classe, histoire que ça ne fasse pas trop cours magistral. Mais en fait, leur cours est tellement intéressant que la plupart du temps on n’a pas trop envie qu’ils s’arrêtent de parler, mais heureusement pour eux, il y a toujours une bonne âme pour leur permettre de reprendre leur souffle (on est en littéraire, on nous apprend à ergoter).
La deuxième catégorie, c’est ceux qui ont la bougeotte. Peut-être ceux qui cherchent à entretenir leur corps mais avec les copies de 18 pages, ils n’ont pas toujours le temps après le boulot, alors ils font leur footing entre les tables, option slalom. Le monde formidable de la salle de classe devient alors interactif, et prétexte à mille parcours d’obstacles entre les allées (mal dessinées et formées sous la contrainte), ou à illustration de démonstration (un segment de mur devient un symbole de l’ordre).
Et enfin, ceux qui sont contraints d’écrire au tableau, étant donné les Némo (ou plutôt les Dori en l’occurrence) qui leur font face. Cette catégorie comprend presque exclusivement les professeurs qui regrettent bi-hebdomadairement d’avoir accepté d’enseigner à des littéraires mal dégrossis.
Il faut dire que tout khâgneux qui se respecte a une arme secrète, telle que « mais c’est quoi, en fait, une matrice ? » (je sais pas, le truc dont on te parle depuis janvier dernier ? Tu sais, avec les crochets et les chiffres ?) ou « Monsieur ! J’ai pâââââââââââââs compris ! » (le â se confond parfois avec un bâillement). Heureusement que les profs de prépa sot des dieux, sinon ce serait dur à gérer.

Les professeurs d’histoire sont particulièrement divins, parce qu’on dirait que leurs connaissances n’ont aucune limites (ils sont, entendons-nous, profondément décourageants : majorer le concours de Ulm semble plus probable que leur arriver à la cheville. On est Dieu ou on l’est pas.). Ils ont cependant d’étranges tropismes (ce qui les ramènerait presque au statut d’humains). Ils ont leurs thèmes de prédilection, leurs critiques et leurs récriminations favorites. Ils ont un sens de la remarque acide assez étonnante pour des gens qui ont sans doute passé dix ans le nez dans des bouquins. Essayez de leur parler de de Gaulle et de la France, cette grande puissance, ou de notre regretté président Mr Jacques Chirac, ou de la Pologne.
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Messagede Azlyght » 18 Déc 2009 20:06

Hermès :

Dieu des voleurs (les économistes) et des anthropologues, Hermès porte le Panthéon à bouts de bras.
Toujours impeccable de sa personne (pour infiltrer discrètement dans une observation participative les milieux des cadres et des dirigeants du monde après le cours ?), il règne sur la khâgne (du haut de sa double matière).
Adulé, il déborde d’enthousiasme, gratifiant ses fidèles de sourires timides tandis qu’il tente de les convertir à sa cause ; il explique, avec un aplomb désarmant et une hésitation pleine d’espoir d’adhésion, pourquoi il ne veut pas vivre dans une cabane ave Yann Arthus Bertrand.

Il tente à l’occasion une plaisanterie, se réfugiant derrière le label « économique » pour ne pas être incriminé, réclamées avec chaleur par les disciples. Pourtant, la chute les laisse généralement dans des abîmes de perplexité.
Le commentaire d’Hermès (« c’est drôle, non ? ; c’est une bonne blague, vous ne trouvez pas ? »), par contre, soulèvent des vagues d’hilarité.

Hermès est dynamique, il volète à travers la salle du haut de ses sandales ailées, n’hésitant pas à imposer des travaux herculéens aux élèves pour que des allées praticables soient dessinées entre les tables.

Il se penche de temps à autres sur tel ou tel exemplaire des prophéties, soulignant son propos en laissant courir son index sur le parchemin, pointeur écumant les mots qu’il vient de prononcer. On dirait qu’il tente de convaincre personnellement l’élève de la pertinence de son propos. C’est toujours vécu comme une sorte d’agression : l’élève lève les yeux et opine faiblement du bonnet, priant pour que les yeux de Dieu se plantent dans d’autres pupilles.
À vrai dire, il affectionne à terroriser ses fidèles durant ses discours divins, en les fixant durant qu’il dicte la Sainte parole. Sa victime, pétrifiée, ne peut que tenter de prendre l’œil intelligent et réfléchi, comme s’il comprenait ce que Dieu déblatère, se plongeant avec soulagement dans son cours pour ne plus avoir à soutenir le regard divin.

Plein d’humilité, Hermès s’efface derrière un autre Dieu : Bourdieu, qui a édité sa propre Bible (La distinction). Il réussit ainsi à transformer une armée de conservateurs voire fascisants (« la seule chose qui empêche les élèves de S. d’être totalement fascistes, c’est sa dimension socialisante – celle du fascisme. ») en socialo-communards vaguement gauchisants. (pour ne rien vous cacher, dans le recrutement, il a même été accepté un élément dangereusement dissident : il lit le Manifeste du parti communiste en cours de math et fait chanter l’Internationale lors d’une petite sauterie intellectuelle organisée par la Maison).

il est prêt à tout pour susciter l’enthousiasme/l’adhésion de ses disciples : il fait des pages de publicité gratuite (« Ulm c’est génial, vous pouvez tout faire et en plus vous êtes payés »), il se pose en professeur principal, n’hésitant pas à sacrifier des heures de cours pour répondre aux questions existentielles des adeptes concernant les concours, rappelant la nature des épreuves, voire lève à l’aube (8h) des anciens élèves glorieusement intégrés pour qu’ils parlent de leurs carrières scolaires (afin que les préparationnaires découvrent qu’en fait, les khâgneux ont un avenir). Il va même jusqu’à faire le khôloscope (trahissant d’ailleurs ses promesses, se servant généreusement dans le temps des khâgneux pour leur mettre des khôles d’éco une semaine sur deux et non une semaine sur trois. C’est bien un économiste.).
Professeur moderne, il n’hésite pas à donner son n° de portable et son adresse mail aux aspirants, tout cela dans le seul but de convertir des âmes innocentes aux implacables rouages de l’économie.

Mais derrière ce regard avenant et ce sourire incertain se cache en fait un tueur qui n’hésite pas à accabler ses élèves de travail, les cuisinant sans merci et distribuant les plans (et donc les bibliographies) après avoir achevé de dispenser le cours, ce qui est limite cruel.

Les remises de copies ou les passages à l’oral sont toujours de grandes séances d’humiliation. Moins parce qu’il s’attaque à un élève en particulier que parce que soudain le désespoir voile ses pupilles et il doit prendre une grande inspiration, les yeux rivés vers la fenêtre pour contenir son affliction, avant de prendre la parole « j’ai été assez surpris en corrigeant vos copies/dossiers, il y a tout un pan du sujet qui vous a échappé/vous n’avez pas développé tous les aspects… ». Bref, ses élèves se sentent à la fois nuls et décevants.

Autre grand moment de torture : les séances d’exercices. Bien qu’applications bêtes et simplistes du cours, il faut une heure pour traduire les données en termes économiques (ce qui est très frustrant). Mais le pire reste à venir : les exercices n’étant pas corrigés pendant les cours, il faut les finir à la maison, et surtout trouver des résultats, quelque soit le temps qu’on y passe (en général 2 heures minimum en plus du cours).
Après le dessert vient le fils du dessert : la séance de correction des exercices. La foudre tombe de tous côtés, enjoignant les élèves à expliciter le fruit de leurs élucubrations. À voix haute, voire au tableau. La moindre faute entraîne une question insidieuse, Hermès demande des précisions, qui provoquent des spasmes de panique à la victime, qui doit tenter de mettre au point une explication sur ce qu’il n’a pas compris lui-même. Et comme si la peur d’être assigné à la correction n’était pas suffisante, la séance d’exercices est généralement suivie d’une interrogation écrite. Comment faire un deux heures ce qu’on n’est pas parvenu à faire en quatre.

Le plus sadique reste peut-être le dossier. Déjà, c’est quelque chose qu’on est censé préparer en deux heures mais étant donné les conditions, ça prend facilement six heures, à préparer en deux semaines. Je ne sais pas quel est le pire : lorsque c’est pendant les cours ou lorsque c’est à préparer pendant les vacances (c’est-à-dire en pratique la veille du jour J, entre 22h et 4h du matin). C’est long, pénible, et on est jamais sûr d’avoir produit quelque chose de satisfaisant.
La cruauté de cet exercice est double : le dossier doit être préparé très sérieusement non seulement parce qu’il est susceptible d’être noté (la moitié des préparations sont ramassées), mais en plus parce que l’élève risque de s’exposer à un opprobre publique. Hermès choisit en effet un élève pour présenter son dossier à l’oral devant la classe, avant de le cuisiner consciencieusement sur les aspects qui ont échappés au malheureux élève. Et il faut tenir vingt longues minutes d’exposé. La recherche de références dans le dossier et la toux subite et lancinante sont les meilleures amies du khâgneux pour gagner du temps. Mais on n’échappe pas à son destin.
Inutile de vous dire qu’une fois que le professeur s’est désigné une offrande, un soupir de soulagement parcourt la salle.
Dernière édition par Azlyght le 19 Déc 2009 9:28, édité 1 fois.
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 18 Déc 2009 21:43

Noël est pour le préparationnaire un moment des plus ambigus.
Il est d’abord précédé par des événements extrêmement douloureux (concours blancs, lecture de notes…), ce qui signifie qu’il sera dans le rang des centaines de désespérés qui hantent les magasins de 24 dans l’espoir de trouver quelque chose (il faut dire qu’il n’a pas eu le temps de réfléchir à ce genre de contingences).

Noël est un moment à la fois libérateur (les vacances de Noël sont les seules vraies vacances du deuxième année, rare moment où il peut consacrer deux jours de suite à sa famille, il peut ponctuellement s’adonner au matérialisme et au consumérisme primaire sans penser en sociologue – non que les festivités de Noël ne soient un formidable terrain d’observation) et horriblement stressant (parce que la culpabilité finit toujours par s’abattre sur lui comme un vent terrible).
Mais avant tout, Noël est l’occasion de la bataille des sapins.

La prépa est conviviale : lorsque Noël arrive (ainsi que le premier concours blanc), pour égailler un peu la classe, les préparationnaires font l’acquisition d’un sapin, rationnant des décorations au sein des familles.

Il est stupéfiant d’en constater la diversité : traditionnel (petit, bien garni, équilibré) pour les taupins ; grand et déplumé pour les épiciers (ils l’ont eu en soldes) ; original pour les hiboux (sapin en plastique dont les deux parties sont pendues séparément dans la classe, voire sapin tondu à l’exception de quelques branches au sommet le tronc habillé de guirlandes de perles d’un goût douteux, poupée gonflable…).

Mais le préparationnaire est jaloux. Il veut être le seul à jouir du sapin (qu’il en ait un ou pas). D’où un combat sanglant, la veille des vacances, les internes subtilisent les sapins des autres pour les entreposer dans leur classe ; ou les saccagent, ne laissant que quelques branches et des boules cassées (certains taupins sont très limités).

Noël est donc une période de tensions pour le préparationnaire : il doit veiller sur son sapin –voire ceux des autres - pendant quelques 48 heures.
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 18 Déc 2009 22:28

Il n’y a qu’une prépa catho pour avoir une telle idée : une lecture de notes.
Pour ceux qui n’ont connu que le public (les gueux), une lecture de notes, c’est une sympathique séance de torture publique et collective, suite au conseil de classe.
Le responsable de niveau ou le directeur se déplace en personne pour faire à la classe le bilan du-dit conseil, d’abord à l’échelle du groupe, puis pour chaque élève, un par un, par ordre alphabétique (ils devraient essayer deux par deux, d’ailleurs, histoire de mettre un peu de gaité dans cette curée, genre Battle Royale II). Il découvre alors la majorité des visages (heureusement que l’élève se lève courageusement pour affronter le supplice, ainsi l’homme –les femmes sont étrangement sous-représentées dans l’élite de l’administration de ce genre d’établissements – sait où porter son regard), les abattant méthodiquement à mesure qu’il tourne les pages où chaque cas est disséqué, il adopte un tu familier pour camoufler l’arsenic.

En prépa, l’aventure prend une tournure psychédélique.
Le directeur de l’établissement (aperçu trois fois pendant l’année, lors de discours de bienvenue ou au portail lorsqu’il encadre l’entrée des primaires) choisit son moment à point : l’avant-veille des vacances, après quatre jours d’épreuves à raison de 7 à 8 heures d’examens par jour : bref, il n’aurait pas pu plus mal tomber (à part pendant une épreuve, peut-être).

Flanqué du censeur des prépas (croisé deux fois au détour d’un couloir, heureusement que le directeur l’a présenté lors du discours de bienvenue, comme ça on sait qu’il faut le saluer) ; le directeur fait son entrée avec une demi-heure de retard, retenu par une autre classe (c’est vrai qu’après une épreuve d’économie de 13h30 à 17h30, on avait qu’une envie, c’était planter notre tente dans la classe, histoire de prolonger ces bons moments).
C’est le directeur qui parle, le censeur ne fera qu’une intervention pour placer un bon mot (c’est vrai que le directeur a quand même plus de légitimité).
Bon enfant, il nous livre les recettes du succès : du travail, du sommeil, de la méthode (on commence par les cheveux et ça finit forcément par se traduire dans les copies). Enfin il nous libère, ce n’était pas si terrible. Mais on s’en serait potentiellement passé. Les cravates des deux hommes étaient inversement assorties à la chemise de leurs dossiers.

Une question reste sur toutes les lèvres, l’esprit ne cesse de se heurter à cette absurdité, ce scandale de la raison : pourquoi ?
Si au lycée la lecture de notes peut éventuellement constituer un éperon, la petite piqure salvatrice, ou au moins un compte-rendu utile pour se évaluer sa situation ; qu’en est-il en prépa ?
On sait qu’il y a des concours à la fin de l’année, c’est une perspective suffisamment envahissante pour qu’on n’ait pas besoin de pense-bête.
Pourquoi cet homme qui ne connait pas notre nom nous dit-il ce que nous sommes scolairement ?
Le mystère restera entier mais au moins l’épreuve est finie. Jusqu’au deuxième trismestre.
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 06 Jan 2010 15:29

Les cours de religion : un étonnement de tous les instants.
Remercions la prépa catholique de se sentir intimement concerné par notre âme (bien que l’on puisse la soupçonner d’abuser de la faiblesse des préparationnaires pour convertir les athées. Il est cependant douteux que la plupart des préparationnaires vénèrent une autre idole que celle de l’argent –la motivation ultime à sacrifier deux ans de sa vie).

La prépa catho a d’ailleurs l’originalité de recruter non des dossiers scolaires, mais des êtres humains : la candidature doit s’accompagner d’une lettre de motivation (le candidat se trouve d’ailleurs fort désarçonné : « j’ai envie d’intégrer votre prépa parce que je veux faire une prépa » ?).

Une fois l’épreuve du dossier – lettre de motivation passée, le confessionnal pour mettre l’âme à nue. La formation en est pleine de saveurs : l’entretien n’est pas obligatoire (ce qui est indéniablement un plus pour ceux qui habitent à Saint Malo ou ont cours le samedi matin). Pas obligatoire, certes, mais fortement conseillé.

Les préparationnaires en puissance hantent le couloir, tentent de se donner une contenance, en attendant de passer sur le gril. L’attaque est conjointe : deux professeurs pour un seul élève.
Prenons pour exemple le couple fruité formé par Orphée/Zeus.
La victime et Zeus peinent à placer un mot, le futur préparationnaire doit adopter une attitude digne d’un élève de 6ème : une écoute attentive et donnant l’illusion que les mots du poète trouvent écho en lui.
On lui demande pourtant de disserter sur son Moi par intermittences : ses hobbies, ses motivations, les concours qu’il veut passer (preuve de l’ouverture d’esprit de la prépa catho : ils prennent même ceux qui découvrent pendant l’entretien qu’en fait le mot prépa renvoie à « préparation d’un concours »), ce qu’il peut apporter à la prépa (l’argent de Papa-Maman ?).

Pour s’assurer le concours de l’élève, ceux qui ont séduit les Dieux avec leurs charmes de mortels, par une belle âme, recevront par un courrier culpabilisant avant que les admissions ne soient officiellement annoncées pour leur annoncer leur élection au rang de disciple et les enjoint à placer la prépa catho comme leur choix n°1 en gratitude de leur élection.

Recruter une âme, c’est bien. La façonner, c’est mieux.
Les crucifix ornés de buis et le portrait du Pape dans la salle d’amphi sont là pour un endoctrinement au goutte-à-goutte.
L’intitulé des différents modules du cours de religion témoigne d’un souci de ne mettre de côté aucun type d’âme :
- les agneaux que ne sont plus à convaincre peuvent « marcher sur les traces de Jésus »
- les adolescents (« la sexualité », « préparation au mariage » ou « aimer c’est donner », quoi que ça puisse signifier)
- les philosophes : « la morale »
- les scientifiques sceptiques : « les preuves de l’existence de Dieu »
- les préparationnaires : « préparation au concours général de théologie »

Les professeurs sont abbés ou étudiants. Certains font peur.

Développons l’exemple du “cours” « preuves de l’existence de Dieu ». Après un bref brainstorming (dont la conclusion ultime est « de toute façon la foi se passe de preuve ») et une étude sommaire en trois heures des “preuves” établies par St Thomas d’Aquin (dont une consacrée à encenser le saint homme, dont la vie était partagée entre la dictée de quatre ouvrages en simultané et son combat contre les forces du Mal, qui vient secouer les meubles de sa chambre toutes les nuits). En moins d’un mois le thème du cours est bouclé, on peut donc passer à une conversion parfois proche du fanatisme.

On apprend ainsi qu’être un homosexuel, ce n’est pas naturel, avec cet argument imparable : l’être humain est le seul mammifère à avoir des relations sexuelles face à face. Bien sûr, les bonobos et les lesbiennes n’existent pas.
Il porte à bout de bras les contradictions de la doctrine sociale de l’Eglise et explique pourquoi c’est tellement mieux pour un millionnaire de faire une heure de bénévolat plutôt qu’un gros chèque (les Somaliens apprécient sa contribution).
Il vous fait le purgatoire comme si vous y étiez, et vous raconte le combat entre Lucifer et Dieu façon rétrospective historique (vous ne croyiez quand même pas que les textes de la Genèse étaient des métaphores ? On est au XXIème siècle, bon Dieu, il est temps de se mettre à la page et de faire le procès du singe !).
D’ailleurs, il faut arrêter de se fourvoyer. Le Pape a raison. Si Benoît XVI a que le problème du sida ne «peut pas être réglé» par la «distribution de préservatifs», dont l’utilisation « aggrave le problème», c’est parce qu’en général elles servent plusieurs fois et donc sont d’autant plus inefficaces, c’est tout (oui parce qu’on en distribue des usagés, tant qu’à faire). Il faut dire qu’il a une solution de poids : «un réveil spirituel et humain» et l’«amitié pour les souffrants» (qui est un peu le vaccin anti-sida, à la fois prévention et guérison comme chacun sait). Si Pie XII est resté muet sur le cas des juifs lors de la Seconde Guerre Mondiale, c’est pour essayer d’améliorer le sort des chrétiens.
D’ailleurs je vous rassure, le Saint Père avait la situation bien en main. Oui, car il a tenté d’exorciser Hitler plusieurs fois à distance (le dictateur ayant refusé l’intervention). Grâce au cours de religion, je sais désormais que les atrocités dont on me parle en histoire ne sont pas dues à la cruauté humaine, mais à celle des démons. Heureusement, il y a un exorciste dans chaque diocèse pour éviter ce genre d’atrocités. Et n’écoutez pas Marylin Manson et AC/DC. Ils sont tous vendus leurs âmes au diable (leur musique est pleine de messages subliminaux, comme s’il ne suffisait pas d’écouter les paroles).
Voilà de quoi nourrir notre âme pour qu’on ne se transforme pas en bêtes à concours. C’est sûr qu’en prépa on n’a rien de mieux à faire, ou du moins que c’est par ce biais qu'on apprendra à ne pas se réduire à des connaissances.
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Re: Deux années de bonheur intense

Messagede Azlyght » 08 Jan 2010 23:06

On arrive en prépa bardé d’illusions : enfin des gens évolués intellectuellement ! Enfin quelqu’un avec qui discuter philosophie, ce sont des artistes, des érudits, des littéraires, des saltimbanques ! C’est peut-être vrai pour les trois meilleures prépa. Pas la quatrième.

la déception est tout d’abord vestimentaire. On attend de la part de littéraires une folle fantaisie créatrice, mais les restrictions réglementaires égorgent toute déviance.

L’attitude en classe est également une souffrance de tous les instants.
Allergiques au silence, l’acte manqué est permanent : s’ils ne tentent pas délibérément de faire échouer les autres, on ne peut pas ne pas songer à l’atmosphère d’une première année de médecine. Bien sûr, tout cela est refoulé dans l’inconscient.

Cet état de fait a quelque chose de rassurant : lorsqu’on voit certains élèves sécher les cours quelques heures avant une échéance écrite ou le premier de la journée, ou bien être présents physiquement pour irriguer leurs esprits d’activités bien plus distrayantes, du livre archaïque au téléphone high tech.
Le must est de ramener son Net Book en classe. En termes d’habitus, on gagne sa place en termes de classe sociale, en montrant qu’on est dans « l’entre-soi » petit bourgeois.
Nonobstant, l’ordinateur portable est fort distrayant : webcam déformante, mini-jeux, et le must : accès à Internet.
Enfin, le Net Book engage tout un rapport au temps : il permet d’en perdre par son installation, puis d’en gagner grâce au traitement de texte, permettant notamment la copie quasi-illimité avec un coût marginal environ nul). On peut imaginer qu’à l’avenir, les khâgneux qui rechignent à se lever le matin voire choisissent leurs cours à la carte prennent leur quart à tour de rôle pour être alternativement le scribe de la délégation.

Tout cela est fort peu dépaysant : on se croit revenu au lycée (pour preuve : les dissertations de six heures sont généralement rédigées de la nuit pour le lendemain).
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