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C’est l’anarchie… Comme chacun, je ne sais plus quoi faire, je ne sais plus quoi penser… Je pense que l’humanité va disparaître. Oui, c’est la fin, l’apocalypse, la vengeance divine. Depuis maintenant un mois, la pénurie s’abat sur la Terre entière ! C’est pas faute de vouloir y remédier, pourtant, mais c’est la punition divine. On ne sait comment, mais on ne peut plus produire de papier. Les arbres existent, mais par on ne sait quel miracle, tout papier créé se désagrège instantanément. Dieu est mécontent, et il nous fait subir sa colère. Vous ne voyez pas comment le manque de papier peut-il influer sur votre vie ? Oui, vous prenez des notes sur ordinateur, de ce côté, tout va. Mais de l’autre côté, vous souffrez… Nous en souffrons tous. Certains voient leur vie ruinée, mais d’autres, comme les pharmaciens, souffrent au milieu de leurs richesses. Pourquoi les pharmaciens ? Mais enfin, où-étiez-vous ?

Sans papier, c’est l’apocalypse ! La déchéance ! Comment voulez-vous vous essuyer après être passé aux toilettes, voyons ? Plus de papier, plus de papier toilette ! Ne voyez-vous pas que tout le monde marche en canard ? A peine les derniers stocks écoulés, les pharmaciens ont proposé des crèmes contre les hémorroïdes, et ont fait fortune ! Réfléchissez un peu ! Comment voulez-vous faire ? L’air empeste la mort, la déchéance, la déjection ! On n’a même plus de journal pour s’essuyer ! Rares sont les mouchoirs, et les moins malchanceux s’essuient avec ceux qui sont parfumés à l’eucalyptus ! J’ai essayé, et je peux dire que je préfère encore m’essuyer avec des orties. Ce que je fais actuellement. Mais pour combien de temps ? Pour combien de temps la végétation sera-t-elle encore en quantité suffisante pour nous soulager ? Ah, c’est bien beau de vouloir préserver la nature, mais même le plus pieux des écologistes arrache des feuilles pour son usage personnel, aujourd’hui. La loi de la jungle, je vous dis, la loi de la jungle ! Le plus fort gagnera ! Nous sommes tous en train de mourir à petit feu, lentement, consumés par notre habitude de vouloir nous essuyer ! Je connais même des gens qui utilisent du papier de verre ! Ils n’osent même plus s’asseoir, et ils sont de plus en plus nombreux dans ce cas !

C’est pour ça que je vous ai dit que c’était l’apocalypse ! Je travaillais dans l’automobile, moi. Une semaine après le début de la pénurie, j’ai perdu mon emploi, juste avant que l’entreprise fasse faillite. Qui voudrait s’asseoir dans une voiture ? Le vélo, la moto, la voiture, le train, l’avion… tout est condamné ! Plus personne n’a osé les utiliser, par peur de souffrir encore plus ! La mode est revenue à la patinette, au skate, aux rollers… au mieux, on a encore le bus, mais plus personne n’ose se poser sur un siège ! La population mondiale a peur de l’envie naturelle ! Chaque déjection est synonyme de torture atroce, rouvrant les blessures soignées par la crème pour les hémorroïdes.

Nous avons l’anus brûlant, entouré par deux fesses aussi rouges que la braise et déchiquetées par un animal sauvage ! Seule la crème des pharmaciens nous permet de survivre, mais ce n’est qu’une question de temps… Bientôt, plus personne ne mettra de pantalon ! On se baladera comme des naturistes, non… Nous devenons des babouins ! Des babouins des cités ! Nous sommes voués à dégénérer ! Notre visage va devenir complètement rouge et difforme à force de souffrir pour pousser et calmer la douleur qui nous envahit ! Notre seul espoir réside dans la pommade anti-hémorroïdes ! Si on ne peut pas faire de papier, nous devons créer toujours plus de pommade, pour nous calmer, ou bien… La société va devenir de plus en plus anarchique, nous allons régresser à l’état animal, luttant pour la moindre douceur… Nous tuerons pour espérer moins souffrir… L’humanité, sans pharmacien, est vouée à disparaître.

Pourquoi, Dieu, pourquoi ? Pourquoi nous imposer cette malédiction ? Personne sur Terre n’a pu écouter Ta voix ? Étions-nous tous en tort ? Ne peux-Tu pas apparaître pour nous guider ? est-ce Ta volonté que de nous faire devenir des babouins ? A moins que… Non… Aurais-je raison ? Dans ce cas… il faudrait tuer tous les pharmaciens ? Si c’est le seul moyen de sauver l’humanité, alors je le ferai. Ca va être dur de convaincre la population, car ces pharmaciens sont vus comme des sauveurs, jamais ils ne voudraient les tuer. Et les morts seraient remplacés par un nouvel employé, assoiffé des richesses offertes par ce métier. Mais peut-être existe-t-il un moyen plus pacifique ? Il faudrait empêcher la création de toute pommade contre les hémorroïdes… Je dois en avertir l’ONU, pour le salut du monde !

Deux semaines plus tard, l’ONU avait empêché la création de toute crème visant à soulager de telles douleurs, avant d’exécuter chaque pharmacien exerçant ses fonctions. Ainsi, du jour au lendemain, les arbres cessèrent de faire grève, et la création de papier toilette put reprendre. Les marques et cicatrices sont parfois indélébiles, mais il ne faudra pas oublier cette leçon Divine qui nous a été donnée, même si nous avons gagné contre Dieu. Mon instinct avait vu juste. Dieu était un homme, cupide et égocentrique. Il était pharmacien et s’enrichissait sur la douleur des autres.



(non, j'ai pas copié l'idée des toilettes sur le texte de Mick, je l'ai eue tout seul, cette idée ^^' ).


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Prologue :

Garde à vue


25 juillet 2009, 20 h 17 :
Blotti contre un mur tagué de graffitis plus vulgaires les uns que les autres, Jeff songeait. Ses petits yeux noirs fixaient le sol ; celui-ci dégageait une odeur pestilentielle qui n’était pas sans rappeler celle que l’on peut respirer dans les toilettes d’un vieux camping pour qui le verbe « désinfecter » n’existait pas. En fait, toute la pièce dans laquelle était enfermé Jeff aurait rebuté plus d’un brave. Toute cette crasse, cette noirceur si pathétique…
Pourtant, ce petit brun d’à peine 20 ans attendait nerveusement son tour, écroué dans cette cellule dont la superficie n’excédait pas les 7 à 8 mètres carrés. D’après les hurlements qui passaient au travers des murs, il n’était pas seul. Certains réclamaient une cigarette, d’autres affirmaient leur mécontentement par des criailleries perçantes qui ne faisaient que mettre en évidence la solide réputation des cellules de dégrisement de certains commissariats. Cependant, malgré sa petite corpulence qui lui valut autrefois le surnom de « belette », il n’avait pas peur. Plongé dans ses pensées, il patientait en se demandant à quel moment on viendrait le chercher, pour entamer un interrogatoire qui allait forcément durer étant donné l’importance des faits qui lui étaient reprochés.
Comment avait-il pu en arriver là ? Tout cela avait été tellement vite, qui aurait pu prévoir une fin si dramatique ? S’il avait su…
Recroquevillé sur lui-même, Jeff se repassait en boucle ce qu’il considérait comme le début de son histoire.
Tout avait commencé il y a un peu plus d’une semaine, lorsque le petit groupe, « le club des cinq » comme les surnomment certains, dont Jeff faisait partie, décida de s’en aller en Bretagne pour participer à une rave party qui devait rassembler plusieurs milliers de teuffeurs et qui avait lieu ce samedi 25 juillet. Ils étaient partis 5 jours avant afin de profiter d’une petite semaine de vacances, préparation inéluctable à la débauche morale et corporelle qui les attendait le week-end suivant. Évidemment, étant donné les circonstances, tout n’avait pas dû se dérouler comme prévu….


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Chapitre 1 : ma vraie identité

Je m'appelle Gabrielle, et je suis un ange gardien – les trois quarts seulement, j'ai un peu de sang humain. J'ai pour mission de protéger mes soeurs, Teresa, onze ans, et Meredith, quinze ans. Celle-ci n'avait pas d'ange gardien, alors j'ai décidé de mettre sous ma protection les deux personnes qui comptaient leplus au monde pour moi. J'ai appris mon identité grâce à ma mère, lorsque j'avais dix ans. Mon arrière grand-mère était elle aussi un ange gardien et le gène angélique dont j'avais hérité venait d'elle.
J'ai quelques pouvoirs que je ne maîtrise pas tout à fait pour le moment. Je peux lire dans les pensées de mes soeurs et de ma mère, voir les anges gardiens des autres, communiquer avec eux, et même les portes du Ciel me sont offertes. Je n'y vais pas souvent parce que je n'aime pas quitter ma famille. Le voyage dure quelques heures, mais le retour se fait plus difficile : fort influencable comme je suis, je ne saurais me détacher de la communauté des Anges si j'y mets ne serait-ce qu'un seul pied.
Je ne vais plus à école : ma mère veut cacher aux autres que je ne suis pas humaine. Et je suis de son avis, bien évidemment ! Imaginez que tout le monde vienne me formuler un voeu... Puis commence à me crier dessus parce que je n'aurais pas réalisé leur souhait. Je ne sais que maîtriser les nuages, pour le moment. Je dois tout apprendre seule, et ce n'est pas facile. Je reste toujours auprès de mes soeurs, sauf lorsqu'elles sont au collège : j'entends leurs pensées et je peux les aider à tout moment. J'ai appris il y a quelque temps à les voir mentalement depuis un autre endroit, lors d'une petite expérience dans le jardin.
Voudriez-vous connaître la vie d'un ange gardien ? Son parcours dans la vie ? Savoir ce qu'il lui arrive ? Alors, lisez ce qui suit.

Chapitre 2 : Meredith

Dans le collège Egdeara, Meredith était la meilleure élève de sa classe. Certains l'admiraient, comme Louise et Bruno, ses deux meilleurs et seuls amis, d'autres la détestaient par pure jalousie et se moquaient d'elle. C'est ce genre de personnes que je n'appréciais pas. De mes faibles pouvoirs, je pouvais la protéger des ondes négatives, mais malheureusement, uniquement celles qui étaient faibles.
Meredith passait donc ses journées à étudier sous les moqueries des autres, qu'elle ignorait. Et aux moqueurs, je tentais à chaque fois de leur infliger des malheurs ou d'obliger le professeur à leur donner des heures de retenue ou toutes autres punitions. Meredith me parlait beaucoup. C'était la sagesse en personne, prête à aider ses amis et à s'entraider coûte que coûte pour eux. Elle avait de très bonnes notes, j'étais fière d'avoir une soeur pareille, si intelligente et si ambitieuse.
Un jour, alors que j'étais dans ma chambre et que j'attendais les demandes de mes soeurs – Meredith était au collège, Teresa avec ma mère pour aller acheter des vêtements et des livres - , je l'entendis me demander quelque chose d'assez étrange.

« Mon ange, ma soeur, Gabrielle, je t'en supplie... Aide-moi... » me dit-elle d'une voix intérieure.

Elle semblait essouflée : sûrement était-elle en sport. Mentalement, je voyageai jusqu'à elle : elle était en train de courir derrière un immeuble. Plus loin, il y avait sa classe qui faisait de l'endurance. Il y avait bien une raison pour qu'elle ne fusse pas avec les autres. J'aperçus derrière elle deux filles du même âge qu'elle. Elles mâchaient un chewing-gum, marchait en se pavanant, insultaient Meredith en lui donnant des coups de pieds et lui frappant la tête avec une raquette. Pensée d'ange gardien, je sus instantanément qu'elles faisaient partie d'une autre classe qui faisait aussi de l'endurence. Elles avaient volé des raquettes dans le sac du professeur, qui, au cours suivant, devait enseigner le tennis à une autre classe.

« Meredith, ne t'inquiètes pas. » lui dis-je avec inquiétude.

Ma soeur tremblait. Elle était très effrayée. Elle avait mal.

« Comment ne pas m'inquiéter ? » me répondit-elle.

Je respirai un bon coup, me levai de mon bureau, puis leva les bras. Une lumière blanche vint m'aveugler, mais lorsque je m'y fus habituée, je remarquai que j'étais à présent physiquement présente sur les lieux. Lorsque Meredith m'aperçut, elle me sourit brièvement puis retourna avec ses camardes en sortant comme excuse au professeur qu'elle était longtemps restée au toilettes parce qu'elle n'arrivait plus à ouvrir la porte.
Les deux jeunes filles qui avaient tapé Meredith tombèrent à genoux. Les yeux grands ouverts quelques instants, elles perdirent leur équilibre et tombèrent par terre, anéanties. Je n'avais rien fais, pourtant ! Leur professeur arriva en marchant, un air furieux sur le visage. C'était un homme aux cheveux bruns et aux yeux verts.

« Eh, les filles, vous gênez pas surtout. Les autres sont en train de courir et vous dormez... »

Il ne me vit pas. Peut-être parce que j'avais choisi de ne pas lui apparaître. Il s'approcha d'elles, les secoua, remarqua qu'elles avaient un problème et appela les pompiers en ordonnant à ses élèves de ne pas bouger.

« Mais qu'est-ce qu'elles ont, Marianne et Suzy ? » demanda un garçon.

Le professeur lui fit signe de se taire.

« Elles se sont évanouies. Silence, maintenant. Le premier qui parle ou qui fait du bruit se prendra trois heures de retenue. »

Tout le monde se tut. Au loin, Meredith faisait la course avec Louise, encouragée par Bruno. Elle semblait avoir oublié ce qui s'était passé il y avait quelques minutes.
Les pompiers arrivèrent avec deux brancards. Avant d'embarquer dans leur véhicule les deux jeunes filles, l'un d'eux sembla m'avoir aperçue. Il fronça tout d'abord les sourcils, me sourit et fit un petit clin d'oeil. Me congratulait-il pour avoir mit les deux filles dans cet état-là ? Sûrement pas, c'était absurde... Alors, je compris : c'était un message de son ange. Celui-ci avait dû entrer dans son corps et me passer un bref salut. Je pensais avoir raison, car le pompier secoua sa tête et cligna rapidement des yeux comme s'il venait de rêver et repartit avec ses collègues après ce signe discret. Quant à l'ange, je le vis s'échapper de son corps et le suivre. Je ne le voyais pas clairement, seule sa silhouette lumineuse était visible.
Je repartis à la maison avec culpabilité. Je sentis une petite main sécher mes larmes que je repoussai avec paresse.

Chapitre 3 : la mission

Quelques minutes plus tard, je me rendis à la maison à la maison. Il restait à Meredith encore deux heures de sport – son emploi du temps était très chargé, surtout le mardi. Teresa et ma mère s'étaient absentées.

Coupable. J'étais coupable. Pourquoi est-ce que je m'étais montrée devant elles ? Par ma faute, elles allaient avoir des sequelles irréversibles. Peut-être même étaient-elles déjà aveugles, ou handicapées d'une lésion au cerveau. Je ne voulais pas avoir sur la conscience quelque chose de si malsain. Certes, elles avaient fait preuve de violence envers ma soeur, mais je leur avait fait mal également. Un ange ne faisait jamais ça. C'était quelqu'un de pur et de bienfaisant. Qui avait pour mission de répandre l'amour et de protéger les autres. Moi, au contraire, je venais de mettre en danger la vie de quelqu'un. Et pourtant, j'aurais du savoir que, pour un humain, la vision d'un ange était fatale. Pourquoi ne m'étais-je pas montrée sous ma forme humaine ? Celle-ci était trop impressionante, mais c'était ma forme de mission. Meredith n'avait rien subi, bien évidemment, car c'était ma soeur et elle me voyait tous les jours. En fait, je ne comprenais pas vraiment le fait qu'elle ne soit pas tombée, inconsciente, ou qu'il ne lui ait rien arrivé.
J'entendis un coup de clé. La porte d'entrée s'ouvrit, mais je restai à mon bureau : c'était ma mère et Teresa.
Cette dernière vint dans ma chambre en me montrant une feuille où figurait un vingt sur vingt écrit en gros chiffres rouges. Toute joyeuse, elle me fit un de ses grands sourires.

« Je sais que je suis un peu petite pour ça, Gaby, mais... J'ai vu que tu n'avais plus besoin de ton lecteur MP3 et donc... Heu... Je me demandais si... Si tu pouvais me le passer vu qu'il ne te sert plus à rien et que tu ne comptes pas le donner à quelqu'un d'autre. »

Sur mon bureau, dans un coin, se tenait l'objet concerné. Je le pris et le tendit à ma petite soeur. Elle m'embrassa sur la joue, me fit un grand calîn et alla voir notre mère pour l'aider en cuisine. Je regardai mon réveil radio, disposé sur une table de chevet fort petite, et m'aperçut qu'il était seulement dix-sept heures. Ma mère cuisinait beaucoup trop tôt. D'habitude, elle préparait à manger vers vingt heures. Je sentis une bonne odeur de chocolat. Et j'en conclus qu'elle faisait...

« Un gâteau au chocolat ! »

Non, tu n'en a pas le droit. Après le mal que tu as fait à ces deux jeunes filles, tes plaisirs ne sont plus accessibles. Répare tes erreurs.

Cette voix qui, intérieurement, me murmurait l'interdiction de manger ce gâteau et de me priver de tout ce que j'aimais, était celle de l'ange qui avait la plus haute importance dans notre hiérarchie. Ce grand ange portait le nom de Menzer.

« Pardonne-moi, Menzer, je suis consciente de cela. Je tiens à tout prix à remettre les choses en ordre. Prête-moi conseil pour m'aider dans ma tâche. »
Alors, je me sentis tout à coup plongée dans un sommeil dont je ne pouvais plus sortir. Pourtant, je restais consciente. Enfin, j'en avais l'impression. Tout était noir. Une seule lumière : celle d'un ange. Menzer était face à moi. J'avais mes ailes repliées.

« Je vais te donner des instructions, Gabrielle. Tu devras parcourir la Route des Aïeules et ne te fier à aucune des voix, celles de tes ancêtres, qui te murmureront d'anciens souvenirs. Si tu te laisses emporter par leurs histoires, tu ne pourras plus rien faire pour les deux filles et tu seras punie à jamais, sans avoir le droit de te rattraper une deuxième fois. À la fin de ce sentier, tu verras un fleuve. C'est le Togin. Tu ne devras pas en boire l'eau, même si l'envie t'y prend : tu pourrais t'y noyer. Un pont apparaîtra et tu le passeras rapidement, car il est fragile et tombera rapidement en lambeaux. De l'autre côté se trouvera l'orée d'une forêt protégée par un centaure. Tu diras à celui-ci que tu viens d'aperçevoir une biche blessée. Il s'y précipitera et tu en profiteras pour aller chercher une grande pierre gravée de dessins d'oiseaux. Tu chercheras là-dessus le corbeau qui attaque la colombe et tu graveras sur lui une grande croix. Ensuite, tu devras déchiffrer cette représentation et une grande arche s'ouvrira à toi. Tu la passeras et enfin, tu guériras l'âme des victimes auxquelles tu as fait subir une grande douleur. »

Quel long discours ! Mais, seule, comment allait-je faire, avec mes quinzes pauvres années passées sur Terre, à faire tout ce chemin et à résister à la tentation de suivre les voix et de boire l'eau ? Résoudre une énigme n'était pas non plus mon genre : trouver la signification d'un corbeau attaquant une colombe allait être très difficile, je le savais. Je sortis de ce « rêve » et me rendit compte que j'étais dans un lieu magnifique. La flore était sombre mais illuminée par de petites lucioles. Aucun animal, aucun signe de vie. On n'entendait aucun chant d'oiseau, mais des voix aimables, douces.

« Gabrielle est là, regardez ! Viens, ma petite, regarde-moi. C'est ta grand-mère. Te rappelles-tu de nos bons souvenirs passés ensemble ? »

Bien sûr que je me rappellais d'elle... J'eus quelques larmes. Qu'elle me manquait ! Elle venait de mourir il y avait seulement quelques mois. Je voulais encore la voir. Mais je resistai en me souvenant des conseils de Menzer.
D'autres vois vinrent me chatouiller les oreilles, mais je continuai mon chemin sans en prendre compte. Je réussis à atteindre le Togin. Sous l'eau, on pouvait aperçevoir des joyaux brillants.

Être riche à jamais est bien mieux que sauver deux vies humaines.

« Qui... Qui a parlé ? » demandai-je avec inquiétude.

Qui avait dit cette chose horrible et fausse ? Il vallait mieux sauver deux humains que d'avoir beaucoup d'argent pour toute une éternité.

Être riche à jamais peut se faire, ma belle.

« Je n'en ai pas envie. Je suis en mission de sauvetage. » grognai-je en regardant autour de moi, les yeux plissés de méfiance.

J'ai bien dit « ma belle » ? Je me suis trompé... Regarde tes mains. Sales et noircies. Tu as travaillé dur dans les mines de charbons.

« N'importe quoi. »

C'était une façon de parler, voyons... Je sais que tu n'aimes pas ton apparence. Je pourrais peut-être y changer quelque chose, tu ne penses pas ? De beaux yeux bleus, au lieu de ces iris qui ressemblent à de la boue. Et au lieu de ces cheveux presque blancs qui te font ressembler à une vieille femme, tu pourrais avoir des cheveux semblables à de l'or. Cela ferait penser au soleil, ce sera plus joyeux. Et ton teint est si terne...

« Non merci! » dis-je d'une voix douce, à présent amusée que la voix ne puisse pas me convaincre à la suivre elle plutôt que de continuer ma route.

Vas-y, alors, passe.

Un pont apparut. Il était constitué de lianes et n'était pas assez fortifié. Comment le traverser ? Je m'appuyai contre un rocher pour réfléchir lorsqu'un « mécanisme » se déclencha. Au-dessous du pont émergèrent plusieurs roches qui formaient une allée. Je pris l'extrémité du pont qui se trouvait de mon côté, la tirai et reculai en voyant tout s'écrouler sur les grosses pierres. Je mis un pied sur la première roche. Elle bougea légèrement mais je ne perdis pas l'équilibre. Je continuai avec attention d'avancer vers l'autre bout tout en jetant, au fur et à mesure de ma progression, dans l'eau les débris du pont de lianes.
Arrivée de l'autre côté, comme indiqué par Menzer, se trouvait l'orée d'une orée gardée par un centaure. Je m'approchai de celui-ci en m'inclinant. Il prépara son arc et pointa la flèche vers mon visage.

« Monseigneur, salutations d'un ange gardien. Je me nomme Gabrielle. Je crains que je ne puis rien faire pour cette pauvre biche blessée, non loin d'ici, sur mon chemin, qui gémissait et appellait sa mère. Allez donc sauver ce pauvre animal, je vous en prie. »

J'avais fait tout un grand discours pour avoir l'air polie et pleine de bon sens. Le centaure hocha la tête et se mit à galoper vers je-ne-sais-où tellement il était rapide. Je pénetrai dans la forêt. Il n'y avait aucune pierre gravée de dessins d'oiseaux, ni même de pierre gravée tout simplement. Toutes étaient grisâtres, mais sans aucune inscription.
Quelques minutes de parcours dans ce labyrinthe vert, je découvris une roche représentant une colombe. L'oiseau tenait une rose dans son bec. La pierre semblait avoir été divisée en plusieurs morceaux. Où trouver les autres parties ?
Soudain, je m'interrompies dans ma réfléxion car un humain venait d'apparaître à mes côtés. Etonnée de voir quelqu'un part ici, me croyant seule dans ce bois, je fronçai les sourcils. Mais je me radoucis en voyant qu'il n'avait rien de méchant. C'était un garçon brun d'environ 17 ans. Ses yeux étaient bleus et il portait un costume noir.

« Que fais-tu ici ? » lui demandai-je.

Il retourna son regard vitreux vers moi. Ses cernes bien marquées trahissaient sa fatigue et le fait qu'il n'avait pas dormi depuis un bon moment.

« Qu'est-ce que je fais, moi ? Ben, je me promène. Je ne sais pas comment je suis arrivé ici, mais en tout cas, c'est pas mal comme endroit. Et toi, qu'est-ce que tu fais ? »

Devais-je lui dire l'objet de ma venue ici ?

« Je... Je me promène, comme toi. D'où et-ce que tu viens ? Et quel est ton nom ? »

Il soupira et posa son pied sur une souche d'arbre pour faire ses lacets défaits.

« Je viens de France et je m'appelle Alexandre. Et toi ? Normalement, c'est plus poli de répondre à ses questions en premier quand c'est nous qui les posons. »

Bien sûr, quelle idiote j'étais ! Mais ce n'était pas si grave que ça, je pouvais toujours me rattraper en discutant comme une jeune adolescente. Je ne devais pas risquer à parler des anges.

« Gabrielle. Je... Je suis... Enfin... Moi, c'est... C'est Gabrielle. Je viens de France, aussi. »

Il m'ignora et s'apprêtait à partir lorsque je le stoppai en lui prenant le bras. Il se retourna d'un air surpris.

« Où est-ce que tu vas ? » lui dis-je d'un air curieux.

Il ne me répondit pas pendant un moment. Il avait besoin de sommeil, bien sûr. Je posai mes mains sur son front et lui transmit une partie de mon énergie. Il se redressa au contact de mes mains fraîches sur sa peau chaude.

« T'as des pouvoirs ? »

Tu dois continuer...

« Heu... Mais... Bah, en fait... Je sais pas, c'est... »

...ta mission.

Je fis mine d'avoir une montre et regardai mon poignet d'un air surpris. Du genre la secrétaire en retard à son bureau ou la directrice ayant oublié d'aller à une réunion.

« Oh, ça alors, le temps passe vite ! Je dois rentrer chez moi, désolée, Alexandre. »

Fais vite, sinon...

« Tu connais le chemin pour retourner à Paris ? Tu peux me le montrer ? Si toi aussi tu vis là-bas, on pourrait peut-être y aller tous les deux. » me suggera le jeune homme.

...tu échoueras.

Je m'échappai en courant et il ne put me rattraper, ni même me retrouver car sa vision était légèrement brouillée par manque de sommeil – l'énergie que je lui avais transmise était en faible quantité, juste suffisante pour ne pas qu'il s'endorme. Sur ma course, je vis plusieurs rochers gravés. Mais les inscriptions ne représentaient que des chèvres et des loups. Alors, je compris pourquoi je ne trouvais pas le bon rocher : je ne voyais pas les dessins sous le bon point de vue. Je retournai vers le rocher où figurait une chèvre cabrée et je changeais souvent d'angle pour voir qu'en fait, il y avait bien une colombe – ne tenant pas une rose, cette fois-ci, comme vu précedemment sur un fragment de roche – dont la patte était mordue par un corbeau. Mais elle était entourée d'autres colombes qui lui portaient secours.
Je dépoussierai la pierre et tentai de trouver la signification de cette gravure.

Le nuage gris et le nuage blanc...

Quel rapport ? Le nuage gris pouvait signifier l'obscurité et le mal, le nuage blanc la lumière et le bonheur... Mais oui, voilà la signification ! Le corbeau représentait le mal, les colombes le bien.

« Je pense que le bien se fait toujours attraper par le mal mais qu'il se rattrape toujours et reprend le dessus grâce à la solidarité. »

Une arche se présenta à moi. Elle était grande et haute comme le ciel. Décorée de fleurs exotiques, elle ressemblait à un demi-ovale géant. J'hésitai à la traverser. Une fumée noire s'en échappait.

Deux vies sont en jeu. Dans deux heures, elles vont mourir.

J'entrai en fermant les yeux. Je me retrouvai plongée dans une ville de lumière. Enfin, l'hopitâl où étaient soignées les deux filles, mais où on ne voyait que les âmes des patients. Les médecins étaient présents sous forme d'ombres vertes. Je trouvailes deux âmes. Elles se trouvaient dans la même chambre, leur lit côte à côte. Je posai mes mains sur la première, la brune. Une lumière s'échappa de mes doigts et elle reprit conscience. Elle avait l'air de se sentir en pleine forme. Je ne pus m'empêcher d'échapper un cri de joie et quelques larmes. Je posai mes mains sur la deuxième fille, brune également, et elle aussi retrouva ses esprits.
Menzer m'apparut. Il posa une main sur mon épaule. Ses paroles pleines de sagesse me réconfortèrent.

« Tu as bien remplie ta mission. Deux vies ont été sauvées. Tu es pourtant quelqu'un de moyennement expérimentée car tu fais tes débuts dans la fonction d'ange gardien. Pour te récompenser, et, ne t'inquiètes pas, car tu bénéficieras de l'aide des autres anges et également de la mienne, je te confie la protection de ces deux jeunes filles. Non, vraiment, tu ne dois pas t'inquiéter. Nous sommes tous avec toi, sois-en certaine. »

Mais en ce qui conçernait l'annge gardien de chacune d'elles ? Il lut dans mes pensées et me répondit.

« C'est un peu le même cas que pour toi. Elles sont toutes les deux soeurs. Elles se nomment Lisa et Elodie et leur frère, Quentin, est leur ange gardien. Mais celui-ci est mort dans un accident de voiture. Il est parti à jamais. Dommage qu'il n'était pas un ange à part entière... Il aurait pu survivre et continuer de protéger ses soeurs. C'est pour cela que Lisa et Elodie se sont attaquées à Meredith. C'est parce qu'elles ont été marquées par le décès de leur frère et qu'elles ne savent plus ce qu'elles font. Et en te voyant, sachant qu'elles n'avaient plus vu Quentin depuis six ans et qu'elles n'étaient plus habituées à voir un ange tous les jours, elles ont été touchées par la fatalité de ton apparence angélique. »

Comme des coincïdences. Quentin et moi avions eu la même histoire, en mettant de côté l'accident.

« Il est temps pour toi de revenir sur Terre. »

Comment ? Je n'étais pas sur Terre, auprès des humains ? Soudain, un flash se produisit. J'étais allongée sur un brancard, des hommes en uniforme me transportaient dans leur véhicule. Je fermais les yeux un instant, puis les réouvrit. À l'entrée de la maison, ma mère, mon père, Teresa et Meredith me regardaient avec inquiétude.
Je compris que des pompiers m'emmenaient aux urgences. Dans le camion, je sentais une chaleur agréable envahir mon corps à présent gelé. Un des pompiers me vérifia le pouls.

« Tu te sens bien ? Ca va ? »

Je hochai la tête. Il fit signe à ses collègues que tout allait bien.

« Pas de picotements ? Rien ? »
Je fis signe que non.

« On va tout de même t'emmener à l'hôpital, même si tu as l'air d'aller bien. »

Parce que oui, je semblais ne plus avoir de problème, à l'extérieur. À l'intérieur, je me remémorais mon parcours jusqu'à la ville de lumière, auprès de Lisa et de Elodie. Et si, un jour, il m'arrivait la même chose que Quentin ? Non, ça ne se produirait jamais. Sûre et certaine. Peut-être même que j'étais un ange à part entière, après tout..


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Mon tourisme thermodynamique
ou
Trois taupins et un four électrique


[alinea:1lzeel28]Tout commença Lundi soir, au moment où je me rendais chez Grégoire par ce moyen pratique qu'est le RER, avec pour seule compagnie L'argent de Zola. J'aurais pu lire tout autre chose, mais mon programme de français me contraignait alors à lire l'une des œuvres les moins passionnantes de Zola; voyez-vous, le taupin a un cerveau, et on le forge pour qu'il puisse s'en servir. Cependant, on ne lui apprend pas l'ouverture d'esprit. La dissertation du taupin se baptise même du nom pompeux de « dissertation de littérature comparée ». Le principe? Étudier trois oeuvres d'un thème donné et composer en n'utilisant qu'elles, tout apport relevant d'une culture personnelle étant considérée comme de l'esbroufe aux concours.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]En résumé, on nous donne tout ce qu'il faut pour faire des dissertations exaltantes.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Mais revenons à nos moutons. J'étais donc, dans le RER, accompagné d'un livre dont mes yeux se détachaient systématiquement sans qu'ils aient l'amabilité de m'en prévenir, à côté d'une femme aux manières excentriques et qui sentait le jambon.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Autant dire que je fus soulagé dès ma sortie du train.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Mais le voyage qui s'annonçait allait me réserver encore quelques surprises, et je n'étais pas au bout de mes peines.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Le voyage avait commencé lundi soir, donc, soirée pendant laquelle j'avais laborieusement traversé Paris en RER pour rejoindre Saint-Cyr. Je ne vous raconte même pas cette étape éprouvante, autant par l'attente des RER à la gare de Villeparisis Mitry-le-neuf et à celle de Saint-Michel Notre-Dame que par la terrassante lecture à laquelle je me livrais corps et âme.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Le lendemain, nous devions partir à trois ― Grégoire, David, et moi ― pour le petit village de Port-d'Envaux, en Charente-Maritime, et ce pour nous retirer du monde et réviser les concours auxquels nous serions confrontés un mois et demi plus tard. Ce voyage devait durer cinq heures, en voiture, depuis la ville de Villepreux jusqu'à la maison de vacances de la grand-mère de Grégoire. C'était sans compter sur nos soucis de mécanique des fluides.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Et le lendemain, Mardi, nous partîmes aux alentours de 10 heures, prêts pour un peu plus d'une semaine de thermodynamique et autres séries numériques.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Alors que nous venions d'acheter notre premier repas, la nécessité de tenir une feuille de comptes se présenta ; laquelle se retrouva vite dans un endroit où nous étions certains de ne pas la perdre, à savoir dans un ouvrage intitulé, justement, « Thermodynamique, 136 exercices et problèmes corrigés » aux éditions Dunod.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Le début du voyage se fit sans incident. Nous avions mis de la musique et chantions à tue tête des chansons qui n'étaient pas faites pour notre voix et donnaient l'impression que notre voiture était en réalité un convoi d'eunuques.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]À midi, nous mangeâmes sur une aire d'autoroute où nous fîmes le plein pour éviter de tomber en panne au beau milieu d'une route à quatre voies. Là aussi, comble de la chance, tout se déroula comme prévu. Les sandwiches ne contenaient ni moisissures, ni ver de terre, ni pouce humain ; les chips étaient normales et le soda était potable. Tout se passait pour le mieux, les oiseaux chantaient, le soleil brillait, les criquets criquaient et les porcs saluent. Du moins jusqu'à ce qu'un camion chargé d'un troupeau de chèvres odorantes ne s'arrête juste à côté de notre petit coin de paradis.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Vint alors la seconde partie du voyage. Et là, comme une île paradisiaque du sud de la France... Ça se corse. Nous avions alors changé de conducteur, et j'étais passé derrière, ce qui me coupait la circulation des jambes et me donnait l'impression qu'on m'avait amputé de toute ma partie inférieure ( il s'agissait d'une voiture de taupin, donc l'espace-arrière était adapté au transport d'objets de petite taille)[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Je me laissais gentiment surprendre par le sommeil lorsqu'un autre événement lui coupa l'herbe sous le pied. La voiture ralentit jusqu'à atteindre une vitesse de pointe de quarante kilomètres à l'heure (nous rappelons que nous nous trouvions alors sur l'autoroute). Mes amis taupins jugèrent alors bon de continuer sur la bande d'arrêt d'urgence jusqu'au prochain téléphone orange. Ce que nous fîmes consciencieusement.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Alors que nous attendions une dépanneuse, à l'extérieur de la voiture, et en dehors des barrières de sécurité comme le disait le Code de la route, quelqu'un (moi?) eut la détestable idée de prononcer la phrase maudite: « Ça pourrait être pire », et ce qui devait arriver arriva.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Il se mit à pleuvoir. Je n'avais alors sur moi qu'un sweat-shirt de promo rouge qui prônait mon appartenance à une secte de dangereux désaxés du lycée Janson de Sailly, le tout sur le polo de l'année précédente qui prônait lui aussi mon appartenance à une secte du même genre.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]La « Thermodynamique, 136 exercices et problèmes corrigés » nous narguait, au chaud et au sec, depuis le tableau de bord de la voiture lorsque la dépanneuse pointa le bout de son nez une demi-heure plus tard.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Un homme grassouillet d'une cinquantaine d'années et dont la moustache hirsute occultait tout orifice buccal descendit alors de la camionnette. Grégoire lui expliqua le problème, et l'homme se mit à écouter la voiture et tripatouillant sous le capot selon un rituel étrange. Il décréta alors ― et il était impossible de déterminer d'où venait sa voix, et surtout, dans quelle langue il parlait ― qu'il fallait l'amener au garage, et la voiture fut hissée sur la dépanneuse où elle passa de l'état de bouse roulante à celui de bouse volante. Il eût été intéressant, alors que nous nous trouvions sur la route du garage, de calculer l'enthalpie de ce changement d'état, mais nous étions trop occupés à contempler la fonte de notre budget, affichée fièrement sur une fiche qui portait l'inscription «Tarifs du dépannage ». Le GPS, quant à lui, voyant que nous courions à notre perte, nous criait de faire demi-tour.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Impuissants, nous nous résignâmes à notre sort et remîmes la musique afin de savourer ce trajet bonus en chantant.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Le garage se trouvait dans un petit village perdu, près d'un supermarché minable, et juste à côté d'une ancienne fabrique de lubrifiant.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]On ne pouvait pas rêver mieux. Malheureusement, les garagistes nous enlevèrent immédiatement de la tête toute pensée lubrique par leur ventre bidonnant et leurs mains crasseuses.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Alors qu'ils inspectaient la voiture, nous décidâmes de ne pas perdre de temps et saisirent notre amie la « Thermodynamique, 136 exercices et problèmes corrigés » afin de nous offrir un peu de distraction. En plein milieu du garage, devant les garagistes occupés à déterminer ce qui avait ralenti notre tas de bouse diesel, nous révisâmes des formules de coefficient d'élasticité et de pression cinétique.[/alinea:1lzeel28]
[alinea:1lzeel28]Le véritable voyage commençait. Nous nous sentions alors fiers comme des coqs d'être enfin des taupins jusqu'au bout des ongles. La prépa avait finalement réussi à nous corrompre.[/alinea:1lzeel28]

(À suivre).


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C'est aujourd'hui mon anniversaire. Ce matin, alors que j'écoutais les oiseaux chanter dans le jardin, Mireille est montée dans ma chambre et m'a chaleureusement congratulé pour avoir réussi à survivre douze ans en sa compagnie. Que cette vieille femme me fait peur ! Qu'elle est repoussante et laide ! Toujours morose, toujours courbée, et bien que son âge ne lui permette plus d'exercer une activité physique intense, elle ne se lasse pas de me briser les reins lorsqu'elle se sent d'humeur acariâtre ! Ses coups me font parfois si mal que je m'évanouis. Alors, pour me ranimer, elle utilise une méthode très simple, qui consiste à m'injecter entre les dents une liqueur extrêmement forte, ayant la particularité de me redonner des couleurs et de me faire tituber en regagnant ma chambre. Mireille elle-même ne saurait se défaire de cette mystérieuse boisson et souvent, surtout le soir, elle en ingurgite une telle quantité que le salon tout entier retentit sous ses chansons grivoises, jusqu'à ce qu'elle s'endorme sur sa chaise en ronflant, non sans m'avoir au préalable administré d'énormes soufflets. Ce matin cependant, l'évènement important que constituait pour moi le douzième de mes anniversaires me faisait trouver ma condition moins pénible, moins misérable. En réalité, tout au fond de mon cœur, j'attendais secrètement le retour de mes parents, qui viendraient me délivrer de l'emprise tyrannique de Mireille, dont la violence semblait s'être accrue en cette chaude journée de Juillet. Fiévreux d'impatience, j'attendis toute la journée, prêtant l'oreille, tressaillant au moindre bruit ; hélas ! Ce soleil se coucha sans nulle trace de mes géniteurs. Absolument anéanti, je pleurai et me sentis envahi par une grande tristesse. Ils ne reviendraient donc jamais ! Mireille avait peut-être raison, elle qui prétendait que j'étais un monstre, un enfant si laid que si mes parents me revoyaient, ils me cracheraient à la figure. De plus, j'avais souvent remarqué le regard étonné, presque apeuré que Mireille me lançait quelquefois le soir, alors que le feu dans la cheminée embrasait ses cheveux et donnait à son visage un aspect plus spectral, plus cruel. Il fallait donc que je sois bien laid pour qu'on me regarde ainsi ! Mais le pis était que je n'avais jamais contemplé mon propre reflet, demeurant ainsi dans la plus profonde ignorance. Pourtant, je voyais bien que Mireille possédait un objet étrange, lumineux, où son visage se peignait lorsqu'elle le pointait dans sa direction. Mais quand je m'approchais, moi aussi, de cet instrument, elle me repoussait et l'enfonçait avec avarice dans son manteau, comme si j’eusse voulu le lui dérober. Mais les choses ne pouvaient continuer ainsi et la douleur causée par l'absence de mes parents me détermina à tenter quelque chose.

Je méditais donc sur le moyen de me procurer un objet réflexible lorsque Mireille, avec une brutalité animale, pénétra dans ma chambre en coup de vent. Je reculai épouvanté et tentai de paraître le plus courageux possible, sachant que ma pusillanimité avait pour effet de décupler sa rage. " Viens par là petit monstre !" lança-t-elle de sa voix enrouée et, m'ayant saisi par le bras, m'entraîna dans le couloir. Je ne savais pas où elle se dirigeait mais je la suivais sans poser de questions, comme un petit chiot soumis à sa maîtresse. Nous descendîmes le grand escalier d'un pas traînant, puis tournâmes à gauche pour longer le salon et gagner le jardin. Le temps froid et humide ; une brume épaisse nous empêchait de rien distinguer à deux mètres devant nous. Mais Mireille connaissait bien son chemin et marchait d'un pas ferme, bien qu'elle s'aidât de sa canne. J'étais un peu effrayé par cette situation insolite mais je tentai de prendre un air dégagé, si grande était ma peur de la vieille dame. Nous marchâmes longtemps, trop longtemps pour moi qui avais des petites chaussures bien abîmées, dans lesquelles s'introduisaient des cailloux me meurtrissant les orteils. Peu à peu, un vent léger se leva qui dissipa le brouillard ; Mireille s'arrêta et, à ma plus grande frayeur, je me retrouvai au beau milieu d'une place publique, fourmillante de monde. C'était un jour de marché et l'on entendait de toute part des vociférations et des rires, mêlés au bruit de l'énorme fontaine qui coulait au centre de la place, devant l'hôtel de ville. C'est précisément devant cet hôtel que Mireille m'entraîna bien malgré moi et m'intima l'ordre de ne plus remuer. Puis, ayant considéré la foule qui ondulait comme un énorme fleuve sombre devant les boutiques, elle sortit de son panier un épais drap gris, qu'elle étala devant elle. Je l'observai ensuite placer sur un coin de ce drap son panier et enfin, me dévisager de ses yeux pétillants de malice. Il y avait dans son regard la dureté de l'acier, la fixité de l'aigle et le fiel du renard. Elle me prit par le bras et me plaça au beau milieu du drap, non sans m'avoir au préalable gribouillé le visage avec un étrange feutre noir. Soudain, elle se plaça à côté de moi et me pointant du doigt vociféra : " Mesdames et messieurs, je vous présente ici même, devant vos yeux ébahis, l'enfant monstre, le bâtard Mont blanc, mi-homme, mi-animal ! " Aussitôt des centaines de tête moutonnèrent dans ma direction et un frisson parcourut la foule d'où montaient des cris de terreur. " Ah ! oh !" firent des voix. Mireille souriait et paraissait ravie. Des commentaires publics fusèrent " Qu'il est laid !" fit l'un ; " un vrai démon ! " ajouta l'autre. Cependant le commentaire qui attira le plus mon attention fut celui d'une jeune fille, aux long cheveux blonds " bah ! fit-elle en se couvrant le visage, tu l'as bien amoché la vieille ! Tu l'auras rendu aussi moche qu'un têtard ; bravo !" Suite à cette remarque, les pièces déferlèrent dans le panier de Mireille et des milliers d'yeux inquisiteurs m'enveloppèrent de leur regard et me firent pleurer. Soudain, un marchant ambulant passa avec une sorte de charrette garnie d'articles à bas prix. Il s'arrêta devant moi, face à la foule. Sur cette charrette, il y avait le même objet que celui que je convoitais à Mireille, une espèce de rectangle lumineux. Mais mon attention fut aussitôt attirée par un petit garçon immobile, les bras ballants et qui venait de pleurer. Son aspect était des plus étranges et son visage difforme, à la mâchoire déformée, aux sourcils broussailleux, au large sourire fendu jusqu'aux oreilles par un couteau me firent peur et je reculai. Instantanément, le garçon recula lui aussi. Intrigué, je fis un pas un avant ; il fit de même. Je levai les bras ; il m'imita. La réalité, terrible mais inéluctable, se présenta à moi : ce garçon difforme, horrible, effrayant, c'était moi. La charrette s'ébranla et emporta avec elle mon reflet. Je compris que Mireille m'avait volontairement déformé, pour faire de moi son gagne-pain. Maintenant, me dis-je, avec une détermination que seul le désespoir produit, la vieille dame doit payer....


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