Pouvoir voler a toujours été pour moi, le rêve le plus cher que j'aie depuis ma tendre enfance, sans cesse tourmenté par l'absence de mon père, que je ne voyais que trop rarement. Ma mère, quant à elle, bien que présente à chaque instant de ma vie, ne dégageait aucune chaleur, aucun mot tendre. Sa froideur et sa sévérité m'ont en quelque sorte permis de me créer un espoir...
Chaque matin, au lever du jour, je savais déjà que mon père n'était plus là. Mère, passait et repassait dans la maison, nettoyait, frottait, dépoussiérait et tout cela dès le soleil levant jusqu'au soir, ne prêtant attention à mon être que lors du repas du midi. Préparant le dîner, elle ne se souciait pas que je mange, mais que deux assiettes soient préparées et servies. Sans un mot, et sans même me regarder, elle mangeait, à quelques centimètres de moi ; l'un en face de l'autre. Lorsqu'elle levait les yeux, c'était pour fixer l'horloge, située juste derrière moi. La journée passait, et comme à son habitude, père rentrait tard, bien après le souper, bien après que je sombre dans mes rêves les plus fous. Pour moi, cette maison était vide. Il n'y avait pas de télé, pas de radio, et le téléphone ne sonnait que trop rarement. Peut-être que leur absence de vie sociable y était pour quelque chose. Tout ça pour dire, que les seuls bruits qui venaient percer ce silence de mort, étaient ceux de l'aspirateur, du chiffon passé sur la fenêtre, de la vaisselle que l'on nettoie, de la vaisselle que l'on range... Sans oublier ce tic-tac infernal de l'horloge, m'indiquant le temps qui passe. Cette demeure, aux reflets pâles, n'était que trop étouffante. Toute cette monotonie, mêlée à cette léthargie constante et surtout cette indifférence qu'éprouvait mère à mon égard... Tout me rendait transparent. Comme cette habitation, mon cœur était vide. Sans émotion, sans le moindre sentiment, habitué à la passivité, l'indifférence et la dureté, je n'étais qu'une pauvre carcasse inhabitée. Fantomatique, translucide, invisible et insensible, tel était mon quotidien. La maladie pouvait bien me prendre, que mère ne s'y attristerait pas. Père ne savait peut-être même pas qu'il avait un fils...
C'est alors qu'un accident vint percer le silence, pesant, perpétuel de cet endroit froid. Ce fut ce bruit, un son lourd et sec, dehors, qui allait changer mon destin. Las de cette vie, voulant vivre de rêves, je m'étais assis sur le rebord de ma fenêtre pour contempler le ciel et ses nuages, aux formes qui me fascinaient tant. Assis là, je pouvais ainsi m'échapper dans cet autre monde que je m'étais créé, pour fuir cette permanente lassitude des journées qui coulent. Le vent s'engouffrait par ma fenêtre grand ouverte, sans même m'en apercevoir, celle-ci se refermait doucement, lentement... Lorsque d'un coup sec, vif, elle termina sa course et me poussa dans le vide que formaient les trois étages qui me séparaient du sol. La chute était lente, mais le choc soudain, interrompait déjà ma frêle apesanteur. Mort sur le coup, sans un seul appel, ne cherchant pas à me dérober face à ce tragique destin. Ce bruit fut étouffé par le croassement d'un corbeau qui annonçait sans doute ma fin. Ainsi, personne ne se souciait de moi, pas même mon père, en rentrant le soir, plongé dans sa torpeur permanente, ne me vit, là, gisant à quelques pas de l'entrée. Même dans ma mort, je sentis ce goût de solitude et de vide, goût peu à peu noyé dans le flot de mon sang se déversant dans l'allée du jardin.
Seul je fus, seul je suis et à tout jamais, seul je resterai...









