C’est ce que tu y vois n’est-ce pas ? Le vert, l’espoir ; le noir, la mort ; le rouge, l’amour. Alors tu peux ainsi contempler à quel point je t’aime. Synesthésique, apocalyptique, frénétique. Contemple et laisse-moi contempler le temple de ton âme, l’autel de ton être, le miroir de ton essence, miroir déformant dans lequel je me voyais tel que je voulais me voir, devenu sans tain. Je souffre de ne plus m’y noyer. Alors je remplis la baignoire.
J’espère que le plastique n’est pas trop froid ? Là nous serons tranquilles. Ne t’offusque pas de ces ongles maladroits, c’est de mes mains que je veux faire renaître ton amour. Ton entier ne m’aimait plus, je sais que tes yeux continueront. Regarde comme ils me dévisagent déjà alors que je les arrache délicatement de ce corps mal aimant. Posée au pied de cet arbre, vois que cette partie de toi qui se méprenait de moi ne se mettra plus entre nous deux. Et de se charger de terre, de se charger de terre...
Échec. Ils me prennent pour le fou. Ils ne savent pas, ils n’ont pas su, ils n’étaient pas là, puissent-ils seulement connaître le feu pour comprendre la brûlure et savoir que l’eau ne guérit rien. Ils ne savent pas, ils y voient des criquets, de la dévastation, du sang, du rouge. Synesthésique. Et nous voici tous deux réunis devant un coucher de soleil, un feu de cheminée, sur le pont d’un bateau. Je me nanarise et gargarise ton sang pour fusionner de ta sève à ma racine. Le vent souffle, les arbres tombent. Échec.
Pourquoi ne brillent-ils pas ? Ai-je oublié quelque chose ? Narcissisme étouffé en son cœur que de ne plus distinguer dans ces yeux la saturation du moi, pour toi. Pourquoi ? Miroir aux alouettes déplumées. Les plumes, ornement magique aux frémissements envoûtants. C’est donc cela le secret. Tes yeux ne frémissent plus. La pierre ne se révèle que dans son écrin. Et l’arbre me contemple à nouveau, déterrer ton corps. Frénétique la précision avec laquelle je découpe de la chair tes paupières. Me voilà réparer ton amour ; je recolle les morceaux et feins l’expression.
Vide. Voilà comment ils me voient. Je ne puis t’aimer se disent-ils. La seule explication serait que je sois vide, de morale, de cœur, de raison. Vide. Où est passé ton amour ? Au cœur de tes pupilles persiste le néant. Je désespère. A moins que... Est-ce donc cela ? Si seulement ces yeux n’étaient que la porte à travers laquelle respirait ton esprit tout entier. Enlever une porte à l’appartement, vous pourrez toujours y entrer ; enlever l’appartement de la porte et vous tomberez dans le vide.
Et l’arbre me soutient de son ombre. Sous un soleil de plomb je creuse une nouvelle fois ta tombe. C’est parce qu’elle est le carcan de ton esprit que je détache ta tête de ton corps et me débarrasse une nouvelle fois du surplus. Prends une grande respiration juste le temps que je remette tes yeux dans leur orbite, que les gonds s’enclenchent et que la porte s’ouvre. N’aie pas mal ; c’est pour nous que je fais ça. Tu vois comme je t’aime ? Dis-moi que tu le vois !
Sclérosés. Telle est leur attitude. Ils pensent voir la cruauté alors que tout cela n’est que douceur. Ils trépignent. Voici l’humanité. Sclérosé devant cet amour qui reste terré. Pourquoi ne veut-il pas se dévoiler ? Je suis couvert de ton sang, n’est-ce pas suffisant ?
Il faut donc que tu sois tout entière... Regarde-moi te redonner ton corps et redonne-moi ton amour en échange. Si tu ne peux m’offrir que le vide, je t’offrirais l’éternel poids d’un regard amoureux.
Et me voilà nu dans cette baignoire, un éclat de verre à la main. Te voilà réunie pour me voir en offrande, la main tendue vers moi. Il faut aller vite pour ne pas laisser s’échapper l’étincelle de mes yeux. Et d’un mouvement précis je trace le cercle, puis un second et mon cœur tout entier se retrouve dans ces billes que je glisse au creux de ta paume.
Synesthésique, apocalyptique, frénétique. C’est ce que tu y vois ? Dans le noir de tes yeux j’ai voulu voir l’espoir. Dans le verre j’ai trouvé la mort. Et le rouge ? Et le rouge ? Que penses-tu qu’ils y voient ? Voilà donc notre secret...
Ce qu’est l’Amour ? L’acharnement. Celui d’un homme qui creuse encore et encore sous les airs moqueurs d’un arbre pour que ressuscite l’humanité.









