Elle entre dans la salle.
Retire ses lunettes.
S'assoie doucement sur la chaise d'écolier.
Lentement elle retire l'élastique de ses cheveux, qui lui tombent sur les épaules.
Elle ferme les yeux.
Elle respire profondément. Sent sa poitrine se soulever, lourdement, puis redescendre.
Elle avait bien choisi pour sa tenue, pas trop chic, ni trop miteux.
Elle relève la tête, passe sa main dans sa nuque.
Ses yeux parcourent les chaises vides.
Les tables vierges, l'air scolaire.
Elle rechausse ses lunettes et sort de sa sacoche lascivement, des documents, qu'elle dispose distinctement, qu'elle examine et qu'elle classe brièvement.
Le bruit des feuilles raisonne dans toute la pièce.
Elle préfère ce moment-là, à tous les autres qui suivront, dans l'enceinte de cette classe.
On frappe.
Le cognement l'arrache à ses pensées et la fait sursauter.
Elle tourne la tête rapidement pour mettre un visage sur ce son.
Une tête jeune et vive, s'évertue à sauter jusqu'au hublot pour la regarder.
Ne la voyant pas réagir, l'enfant frappe une deuxième fois.
Elle secoue la tête et dit un " Oui " laborieux avant de se lever pour ouvrir la porte.
" Je suis Mila. Oui je sais ça n'est pas très commun. Je peux entrer s'il vous plait ? "
" Oui Mila, je t'en prie entre. "
L'instinct l'avait rattrapée. Un enfant. Une classe. Son rôle.
Les pas de la petite sont silencieux, les siens raisonnent fort, peut-être était-il déplacé d'avoir mis des chausses à talons ?
" Je t'en prie Mila, présente-toi. "
La petite acquiesce, un discret sourire aux lèvres.
" Je m'appelle Mila, j'ai 12 ans le 28, j'ai été envoyée ici, je ne sais pas trop pourquoi. "
" Qui t'a envoyée ici ? "
" Professeur Jourdain. "
" Es-tu déjà allée dans une école, comme celle-ci ? "
Peut-être commençait-elle déjà trop fort, voila quelques années qu'elle n'avait plus exercé et la petite semblait fragile malgré son petit sourire.
" Je n'en avais pas le droit. Je ne pouvais même pas dire " école ". "
" Sais-tu ce que c'est ? "
" On m'a dit que c'était un endroit où on nous faisait mourir la tête. "
" Pourtant tu ne sembles pas effrayée d'être dans cette école, pourquoi ? "
" Je sais que je n'y suis que pour parler, pas pour apprendre. "
" Et on t'a dit qu'apprendre à l'école, c'était mourir de la tête ? "
" Oui. "
Bon sang. Si seulement elle pouvait interroger ces ignobles personnes qui ont monté ces enfants contre tout le monde. Elle s'éclaircit la voix pour reprendre :
" Cela fait combien de temps que tu n'es plus avec eux ? "
" Je ne sais pas vraiment, j'ai dormi beaucoup et puis j'ai voyagé dans un bus, un train et un avion aussi. Je sais pas vraiment où j'étais ni quand c'était. Je me souviens que le maître a soulevé la page du mois de Mars du calendrier et a affiché celle d'avril. "
Nous sommes en Juin. Il y a semble-t'il une altération de la mémoire. Que va révéler cette petite... Son dossier ne révèle que sa qualité de candidat à son examen. Il faut qu'elle en sache plus.
" Dis-moi Mila, combien as-tu eu de maison ? "
" Maison ? "
" Foyer. "
" Ah, j'ai eu… 2, 3 si on compte le petit immeuble où on est resté que 3 mois. "
" Là tu t'en souviens, des mois ? "
" Oui, 3 pages. "
" D'accord. "
Elle se gratte la tête, reprend sa respiration. Elle passe aux choses sérieuses.
" Mila, es-tu heureuse ? "
" Oui. "
" Pourquoi ? "
" Parce qu'on m'a dit de répondre que je le suis. "
" Mais maintenant tout ça est fini, tu peux me dire ce que tu ressens vraiment, nous ne sommes que toutes les deux, tu peux me parler. "
La petite baisse la tête. C'est plus compliqué que ce qu'elle pensait.
" Je vais te reposer la même question. Mila, es-tu heureuse ? "
" Je ne sais pas ce que ça veut dire. "
" En réalité le bonheur est une valeur subjective..."
La petite met subitement ses mains sur ses oreilles :
" Arrêtez, taisez-vous, taisez-vous ! "
Elle se tait abasourdie. Bon sang, mais qu'est-il arrivé à cette gamine ? Elle tente de reprendre le dialogue.
" Je ne dirai que ce que tu veux bien entendre Mila. "
" Vous avez dit des mots qui me font mal à la tête. Très mal. "
" Excuse-moi. "
" D'accord. "
" Mila, raconte-moi ce qui t'a fait mal. Qu'est-ce qui t'a blessée ? "
" J'allais bien. Je vais bien. "
" MILA ! Bon sang arrête ! Moi je sais pourquoi tu es ici ! Et je sais que tu mens ! "
" Je ne mens pas, j'obéis aux règles. "
" Et mes règles tu les connais ? Tu dois me dire la vérité ! Tu dois arrêter de me mentir. "
" Oui, maîtresse. "
" Non, non... je ... je suis désolée Mila, pardonne-moi, je ne suis pas comme eux, ici tu es libre, pardonne-moi je suis une idiote. Je te prie d'oublier ce que j'ai dit. Pas de règles ici, tu me dis ce que tu as envie. "
La gamine la regarde avec de grands yeux effrayés. Pourquoi avait-elle réagi aussi fort ?! Allait-elle enfin réaliser que ça y est, son travail a repris, et qu'on attend d'elle de la psychologie, de la pédagogie et du tact ? La petite semble se rassurer devant son air désolé. Tant mieux. Elle tâche de poursuivre.
" T'a-t'on fait du mal ? "
" Je crois. "
" Veux-tu bien me dire, ce que l'on t'a fait, que tu n'as pas aimé ? "
" Je sais pas ce qui est vraiment mal, mais je n'ai pas aimé quand on me mettait des aiguilles dans le bras, après je me sentais pas très bien, comme si tout devenait flou. Et puis quand on me tenait et qu'on me faisait des tests, c'était douloureux. Et puis il y avait quand monsieur B. venait me voir quand j'étais seule dans la chambre..."
" Mila. Je reviens, reste dans la pièce, je pars deux petites minutes. Je reviens vite, ne bouge surtout pas. "
Elle se sent mal. Elle sort de la porte rapidement. Des toilettes. Vite.
Le retour au travail va être difficile.









