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Petite Nature

Racontez-vous des histoires et déposez-les ici. Brèves, longues, belles ou imparfaites, à dormir debout, passionnantes ou enivrantes. Silencieuses. Ici, vous pouvez lire et commenter aussi celles des autres. Faites voyager les mots vers l'imaginaire.
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Petite Nature

Messagede Richard » 25 Juil 2010 20:16

C'était un matin d'été, un des plus beaux de ces mois ensoleillés : il pleuvait. L'eau perlait de ses gouttes les plantes vertes, l'herbe fraîche, et irriguait les végétations meurtries par le cruel soleil. Les chats se rentraient, miaulant de détresse, les chiens aboyaient, maudissant leur poil mouillé. Mais moi, j'étais là. Sous la pluie, avec ma fidèle nature, assis sur un banc de marbre qui n'échappait pas non plus à cette douce et délicate attention du ciel. La pluie est une des rares choses qui vous donne un peu de solitude. Elle est élitiste : pleurer la chaleur si froide du soleil est tout simplement stupide. Nous vivons d'eau, pas de flammes. Il est si plaisant de voir tous ces gens superficiels se plaindre, d'être sauvagement attaqués par l'eau dans laquelle ils se baignent chaque jour. Je restais là, main tendue pour me rapprocher encore plus de ce précieux liquide. Je restais las, éperdu devant ce magnifique spectacle. Je voyais des enfants courir à toute vitesse dans les rues pour regagner leur foyer. Des hommes costumés, parapluie et mallette en mains, allaient et venaient à toute vitesse. Et alors, que fallait-il que je fasse ? Que je quitte ce rare moment de délice, pour aller m'enfermer dans mon bureau ? Ou bien que j'aille chercher mes enfants à l'école, pour les empêcher d'y participer ? Non, non et non. Je resterai là jusqu'à la dernière goutte.

C'est ainsi que je rentrais chez moi lorsque le jour commençait à se coucher. Ma femme me regardait d'un air sévère, donnant un de ces laits industriels à notre petit dernier. Les deux autres étaient rentrés de cours en voiture, à cause de ma voisine, hélas, qui les avait gentiment raccompagnés. Je fermais la porte doucement, et pour guise de bonsoir, ma femme me dit sèchement :
« Reste sur le tapis, tu vas mouiller le sol que je viens de laver avec tes fringues trempés. Il y en a qui travaillent, ici. »
Les enfants, venant de s'apercevoir de ma présence, vinrent se jeter dans mes bras - exclut le petit dernier, bien entendu -. C'était aussi un moment de délice, du moins si ma chère et tendre femme n'était pas venu les arracher de moi, pour ne pas qu'il aillent "dégueulasser la maison". Elle me jeta un drap de bain, et me dit d'aller me laver, avant que l'on ne passe à table. Je m'exécutais naturellement, et ce comme à chaque fois que j'y étais confronté. J'ai toujours été enfermé : et pour cause, la société. Je n'en veux pas à ma femme, elle a été éduquée par de vils modernistes. Moi-même d'ailleurs, je n'ai pu échapper aux longs éloges de la science et du progrès étant enfant. Ce qui explique que sans vraiment choisir, je me suis retrouvé enrôlé dans un travail des plus déplaisants. Une boîte d'informatique. J'y passe normalement une trentaine d'heures par semaine, devant un écran, entre quatre cloisons : quelle perte de temps. Vous l'aurez deviné, je suis un amoureux de nature, un rêveur, qui rêve d'évasion. Je vis mal dans mon époque, et rien ne semble y faire. Mes parents, ma femme, et un jour mes enfants. Malgré eux, en voulant me donner le meilleur, ne me faisaient porter que le pire. Je me regardais dans le miroir, sorti de la douche. "Réagis", me disais-je. Il y a forcement une solution pour échapper à tout ça. Et c'est là, qu'une illumination vint à moi : derrière moi, s'allumait une lumière, et une voix me dit :
« Tu comptes passer ta vie ici ? Viens manger, c'est prêt, et active-toi un peu. »
Ce n'était que ma femme. Je mettais un peignoir en souriant, puis me dirigeais vers la table, déjà mise, les plats déjà en place, et tout le monde déjà servi, sauf moi naturellement. Tant mieux, je ne mangeais pas de ce pain là. Pizza, hamburger, et autres déchets du genre. Non, je préférais de loin quelques légumes récoltés de mes soins, cuisinés avec un peu de beurre, et une bonne côte de veau. Je me mettais à table, alors qu'ils avaient presque fini. Ma femme eut un sourire moqueur, comme à chaque fois qu'elle me voyait arriver avec une autre assiette. Cela m'agaçait, évidemment. Et ce depuis une dizaine d'années. D'ailleurs, je crois que si je n'avais pas d'enfants, j'irais vivre en Hermite dans une forêt. Ou bien dresseur de lion dans la savane ? Ah ah, trêve de plaisanteries. Voilà des minutes que je suis seul à contempler mon assiette vide, et à finir mon verre de vin. Ma femme regarde la télévision - perte de temps de ma bouche, vous l'aurez deviné - et mes enfants sont couchés. Alors je me lève, et me dirige vers leur chambre respective. Je baise le front de mes deux garçons, dont le nourrisson, puis me dirige vers la chambre de mon unique fille, qui me demande de sa petite voix mignonne :
« Papa, pourquoi maman elle te crie tout le temps dessus ? »
Sa question me troubla quelque peu. Après un long soupir, et quelques minutes de réflexion, je lui répondis avec un sourire ironique :
« Parce que papa n'est qu'un bon à rien. »
Je lui baisais le front comme pour les deux autres, et je descendais les escaliers pour rejoindre ma femme. Mais arrivé en bas, et la voyant braquée sur sa télévision, je remontais et allais me coucher. Elle me rejoignis plus tard dans la nuit, et tira violemment la couette : tant mieux, le froid de l'atmosphère m'était plus chaud que son amour.

Le lendemain matin, vu que je m'étais fait passer pour malade hier, je n'allais pas non plus travailler. Ma femme était déjà partie, je ne sais où et tant mieux. Il était temps que j'agisse, cette situation m'insupportait de plus en plus. Alors je descendais, mangeais un bout, puis, pour la première fois depuis longtemps, je sortais un numéro de téléphone de ma poche, me saisissais du combiné, et composais le numéro. Au bout de quelques sonneries, une voix masculine se fit entendre :
« Allo ? »
J"hésitais, puis, pris de lâcheté, je dis :
« Pardonnez-moi, c'est une erreur. Au revoir »
Et je raccrochais. Je suis resté là, songeur, pendant de longues minutes. Puis au bout d'un moment, je décidais de sortir me promener dans la forêt, à quelques mètres de la maison. Le temps était toujours aussi agréable qu'hier, sans la pluie néanmoins. Le ciel gris, le froid. Que cela était délicieux. J'entendais déjà mes pas écraser les feuilles mouillées, dans la forêt d'un vert magnifique qui me faisait face. Et c'est ainsi que quelques heures après, je rentrais à la maison suite à ma ballade. Et quelle ne fut pas ma surprise, que de voir une voiture noire garée devant celle-ci. Mon père. Quelle horreur. Quand qu'il venait dîner à la maison, ce n'était que pour appuyer ma femme dans ses reproches, et avoir l'illusion de me moraliser. Las de tout ça, je décidais de rebrousser chemin, et de déambuler dans les rues. Mais il était trop tard, ma femme guettait à la porte, et me vit. Alors je rentrais à la maison d'un pas lent. Mon père m'embrassa, comme à son habitude, et me convia à m'asseoir dans mon propre salon. Ma femme nous apporta quelques horreurs à grignoter, naturellement j'eus le droit à un discours moralisateur sur les aliments, et sur le fait que je ne consomme que « de la bouffe pour animaux ». Je riais intérieurement, et me disait que mon gros cochon de père ferait peut-être bien de s'en servir une assiette de temps à autres, plutôt que de s'empiffrer de fast-foods. Il attaqua sur le travail, ma femme lui avait naturellement dit qu'il m'arrivait de temps à autres de m'absenter pour des motifs plus que douteux. Il me sermonna, insistant sur le fait que mon patron était une de ses relations, et que je devais lui faire honneur. Je faisais mine d'avoir compris. Tout était une vraie torture pour moi, j'étais épuisé, j'avais une énorme migraine. Et c'est là que mon père et ma femme firent une grande erreur. Ils commencèrent tous deux à vanter les mérites d'une grande famille, et à discuter d'un quatrième enfant. Alors d'un coup je me levais, et dis en hurlant :
« Un quatrième enfant ? Mais à quoi bon ? Pour en faire un pourri comme vous ? Un gros porc qui s'engraisse devant sa télévision, et qui va couper le moindre brin de plantation pour avoir une terrasse plate ? Un minable employé de bureau, qui y gâchera sa vie ? Je regrette déjà de t'avoir épousé. J'aime mes enfants, mais je les ai condamné à un monde des plus atroces. Je regrette également de ne pas avoir eu la force de m'opposer à toi, papa ! Vous avez gâché ma vie. Et il est temps que cela cesse. »
Ils me regardèrent, le visage horrifié, comme si j'eus été fou. N'en restant pas là, je pris les clés de la voiture de mon père, puis sortis en disant un bref « j'vais prendre l'air ». Énervé, les larmes aux yeux, je conduisais sans vraiment savoir où aller. Et le simple fait d'utiliser une voiture me dégoutait. Je divaguais dans mes réflexions, pensais à tout, à toute ma vie. Et c'est là que se produisit la meilleur chose qui ne me soit arrivée au monde. La voiture en percuta une autre.
Je me retrouvais de nombreuses heures après sur un lit d'hôpital, plâtré au bras, et bien amoché au reste. Ma femme était à côté de moi, mon père également. Ils parlaient à voix basse, et cessèrent quand ils virent que j'étais réveillé. Elle prit la parole, en me prenant la main, bonne hypocrite qu'elle était :
« Je me disais bien que tu disais n'importe quoi, que tu étais fou. On va te faire soigner mon amour, ce n'est sûrement que de la fatigue accumulée... J'ai vu ça dans un reportage à la télé, il y a quelques jours »
Je soupirais, reculant ma main, et elle baissa la tête, sa fierté blessée. Mon père me regarda, puis me dit d'un air solennel :
« Mon fils. Je crois que le meilleur pour toi, serait d'aller te reposer dans une clinique de soins psychiatriques. Tu es surmené, je peux le comprendre. En ressortant de là bas, tu te sentiras beaucoup mieux. »
Et il sortit, tel un père dont l'amour propre était blessé, que de voir son fils futur détenu d'un hôpital pour malades mentaux. Ma femme le suivit, sans même m'adresser un regard. Avant qu'ils ne ferment la porte, je dis de la voix la plus forte que je pus, ce qui ne se limita qu'à un simple murmure :
« C'est vous, qui êtes fous ».
La société les avait corrompus. C'en était tragique, encore plus lorsque l'on imaginait que des milliards d'humains étaient dans le même cas. Je me demandais, combien comme moi s'en rendaient compte. Je me demandais, combien comme moi n''avaient été déclarés fou que par le simple fait de s'y opposer. Au fond, ils avaient gagné. D'ici quelques jours, je serai dans cet autre hôpital, prison de l'âme. Ils m'injecteront des produits, me drogueront de cachets. J'en ressortirai comme un américain européen, vivant de graisse industrielle, se nourrissant de télévision, et gâchant ainsi une vie. Ma vie. Ou plutôt à présent, leur vie.
C'était un matin d'été, où le soleil resplendissait dans le ciel. Les rayons abreuvaient l'asphalte de chaleur, on imaginait les jets d'eau arroser les pelouses, et les jardiniers raser toute trace de végétation supérieure à quelques centimètres. Les chats et les chiens jouaient. Et moi, j'étais là. Mallette à la main, clefs de voiture dans l'autre. Mes enfants montaient à l'arrière, je les conduisais à l'école, puis me rendais ensuite à mon travail, fraichement récupéré. C'est un des rares endroits qui vous donne un peu de solitude. Qu'il serait stupide de gâcher son temps à flemmarder dans la nature, il y a bien mieux à faire. Je finissais ma journée de travail, bien banale. Je rentrais chez moi, embrassais ma femme, mes enfants, me mettais à table et savourais une délicieuse pizza, cuisinée avec soins par le supermarché du coin. J'allais ensuite, après avoir débarrassé, regarder la télé avec ma femme. Une série des plus idiotes, une gamine prise en otage sur un ferry. Que cela devient répétitif... Au loin dehors, le soleil disparaissait. La pluie commençait à tomber du ciel. Je la regardais pendant quelques secondes, puis, sortais de ma poche discrètement, sans que ma femme ne le voie, un numéro de téléphone. Je lui suggérais d'aller m'attendre en haut, pendant que je téléphonais à un collègue, affin qu'elle ne veille pas trop tard. Elle accepta avec joie, et monta. Moi, je m'approchais du téléphone. Je composais le numéro, hésitant, et attendais... Puis, au bout de quelques sonneries :
« Allo ?
-Ici un homme, qui a subit la société. Ici un homme, qui après avoir été interné, vous a abandonné.
-Que voulez-vous exactement ?
-Je vous avais téléphoné il y a un an de cela.
-Monsieur, c'est impossible, la ligne n'est active que depuis quelques mois. Je crois que vous avez fait une erreur, bonne nuit, et navré. »
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