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Bonjour à tous

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Bonjour à tous

Messagede Braken » 14 Sep 2009 19:13

Cela fait un bout de temps que je n'étais pas revenu sur ce site, à l'époque je devais avoir pondu une vigtaine de pages incipides...^^

Depuis, mon projet a fait du chemin, j'ai maintenant écrit près de 150 pages que je pense de qualité passable (ne nous emballons pas).

Je me permet donc de poster mon 1er chapitre retravaillé et m en remet à vos avis pointilleux et pertinants, ainsi qu'à votre mordant incisif en cas de mauvaises critiques.

Je suis quelqu'un de très ouvert, je vous demande donc de ne pas ménager ma sensibilité et de me dire le fond de votre pensée (si vous y tenez) sans détours, ms pour avoir fréquenté ce site, je pense ne pas avoir à m'inquiéter pour cela.

Bien à vous amis écrivains^^




Première partie : L’apprentissage
Chapitre 1


« Servir et protéger la couronne de Delnas, quel que soit le front qu’elle ceigne. Attacher sa vie à celle de la personne royale, et la prévenir des nombreux dangers qui sont le lot de sa fonction ». Ces mots, peints en lettres d’or sur l’imposant porche d’entrée de l’Académie Royale de Finnéon, furent prononcés en toute ingénuité par feu le roi Mozuga, le jour où il inaugura ce qui allait devenir l’école militaire d’élite du royaume de Delnas. Passé à la postérité pour cet acte, qu’il croyait être pour le bien de son peuple, le défunt roi aurait de quoi regretter ces paroles s’il avait vécu les évènements, baptisés complot des Boucs Noirs, qui prirent racines dans ce lieu qu’il avait dédié à l’apprentissage de la protection de la couronne. Ce que Mozuga, dans son infini naïveté, n’avait pas prévu, c’était que les dangers en question puissent venir des personnes même qui étaient censées les prévenir…
Extrait du « traité sur le complot des Boucs Noirs » de Rolf Randigui,
Bibliothèque royale d’Onéon


Laneh leva le bras en équerre. Aussitôt, l’ensemble de ses compagnons s’immobilisa, accroupis sous le couvert des arbres du sous-bois, attendant en silence la suite des instructions muettes distillées par la jeune fille. Celle-ci fouilla des yeux les alentours, tous ses sens aux aguets. Autour du petit groupe, tout était calme. Les arbres, recouverts d’une fine couche de givre, scintillaient sous la lune. Tout était calme. Quiconque ce serait trouvé dans les parages cette nuit-là aurait été bien en peine de percevoir la présence du groupe, tant celui-ci respectait un silence et une immobilité parfaite, se trahissant uniquement par les fins nuages de fumée exhalés par ses membres à chaque expiration. Une fois rassurée sur l’absence de danger, Laneh se détendit et fit comprendre à ses camarades, par une série de gestes silencieux, qu’il était temps de se remettre en marche. Ce qu’ils firent avec fluidité et discrétion, comme ils avaient été entraînés à le faire.
Malgré une discipline et une sureté de mouvements épatantes, la tension était palpable au sein du groupe. Les dix membres qui le composaient provenaient tous de l’Académie Militaire Royale de Delnas, basée dans la cité forestière de Finnéon, à quelques kilomètres de là. Cette école avait, depuis plusieurs décennies, la vocation de former l’élite des soldats du royaume de Delnas. L’Académie se divisait en plusieurs corps, dont un se détachait de par l’excellence de ses membres et la nature des actions qu’ils seraient amenés à accomplir pour la couronne. Ce corps d’armée avait pour nom les Fauchons, en référence à cette arme à la lame légèrement incurvée, dont chacun de ses membres disposait d’un double d’exemplaire à son ceinturon. Cette corporation plus ou moins officieuse avait pour rôle d’effectuer toutes sortes de missions secrètes ordonnées par le roi lui-même, au mépris de toute forme de hiérarchie. Les Fauchons étaient le bras armé de la couronne et sa police secrète. Le petit groupe cheminant en silence dans le sous-bois cette nuit-là représentait la dernière promotion de ce corps, appelée à en grossir prochainement les rangs, en cas de réussite à l’examen final, qui se déroulait en ce moment même. Des cinquante jeunes gens à avoir intégré ce corps de l’Académie, seules trente avaient passé la première année et, aujourd’hui, ils n’étaient plus que dix. Parmi les défaillants, on comptait une large majorité de démissionnaires, ainsi que des blessés plus ou moins sérieux et trois morts. Le quotidien d’études de ces futurs soldats d’élite du royaume était composé de tâches physiques, mais aussi intellectuelles. Ainsi, leur emploi du temps comprenait aussi bien du tir à l’arc, du maniement d’épée, de l’escalade et de la montée à cheval que l’étude des grands stratèges militaires, des grands philosophes et même des poètes de renom.
Laneh était la seule fille à avoir passé la première année, ses deux autres congénères ayant abandonné au bout de quelques mois, cassées physiquement et moralement par les rudes maîtres de l’Académie. Agée de vingt ans, la jeune fille avait, par sa rigueur, son sérieux et sa camaraderie, non seulement réussi à se faire une place dans ce monde d’hommes, mais aussi à s’y imposer comme une meneuse. En effet, tout naturellement, les autres aspirants Fauchons avaient pris l’habitude de suivre ses directives et, jusqu’à maintenant, aucun n’avait eu à le regretter. Toutefois, cette reconnaissance de la part de ses pairs avait exigé de grands sacrifices de la part de la jeune fille. Outre sa féminité qu’elle était contrainte de cacher au maximum, à l’aide de corsets particulièrement inconfortables pour son ample gorge, elle était également obligée de se montrer plus coriace, dure et intransigeante que ses compagnons masculins, afin d’être sûre que ceux-ci la prendraient suffisamment au sérieux. Elle devait également faire face aux nombreux quolibets de certains de ses condisciples. Si au sein de sa propre corporation, elle jouissait d’un soutien quasi-total de la part de ses compagnons d’armes, certains membres des autres corps de l’Académie se plaisaient à railler sur la présence potentielle d’une femme dans l’armée delnacienne, chose qui, en dehors de la corporation des mages, était un fait rarissime. Mais la jeune fille avait appris à faire la sourde oreille à ces imbécilités, de même qu’aux diverses propositions indécentes que ne manquaient pas de lui faire certains imprudents, auxquels elle répondait en général par un coup de genou judicieusement placé.
Les dix élèves soldats portaient la même tenue d’aspirants, composée d’une tunique rouge sur laquelle était brodé un écusson, représentant deux fauchons noirs entrecroisés, surmontés d’une tête de bouc, symbole du royaume de Delnas. Des chausses noires et de hautes bottes en cuir ainsi qu’une paire de gants cloutés et une cotte de mailles légère complétaient l’attirail. De part et d’autre de leur bassin pendaient deux exemplaires de l’arme emblème de la corporation. Les fauchons dont se servaient les membres du corps éponyme étaient fabriqués spécialement à leur intention dans les célèbres forges d’Altéon, dans la province des Montagnes du Sud. Chaque exemplaire était une œuvre d’art à part entière, fabriqué à partir d’un alliage de fer, d’argent et d’or, ce qui conférait aux armes une teinte grise striée de veines d’un jaune éclatant. La garde était sertie de petites émeraudes. La beauté de ces instruments était telle que la plus part des aspirants mettait un certain temps à oser les utiliser pleinement, de peur d’en ternir l’aspect.
Laneh fit à nouveau signe à ses compagnons de s’arrêter. Devant eux, à une centaine de mètres en contrebas, au beau milieu d’une vaste clairière, trônait une vieille ferme délabrée, composée de plusieurs petits bâtiments et d’une grange à l’abandon. Le cœur de la jeune fille fit un bond dans sa poitrine. C’était là, pas le moindre doute. L’examen final des aspirants commençait enfin. Un léger murmure, inaudible pour une oreille non entraînée, s’éleva au sein du petit groupe. Laneh leva la main pour ramener le silence et scruta le lieu de ses grands yeux verts. La ferme serait difficile à prendre d’assaut, compte tenu de la grande distance à parcourir à découvert. En cela constituait l’examen final des aspirants. Ils étaient supposés lancer une attaque ordonnée sur la ferme, où les attendaient un nombre inconnu de défenseurs. Il ne s’agissait pas là de professeurs, ni de mercenaires recrutés pour l’occasion et que les maîtres de l’Académie auraient prié de retenir leurs coups. Il s’agissait bien d’authentiques assassins, condamnés à mort et retirés des prisons de Delnas pour servir d’adversaires aux futurs Fauchons. En échange de leur complicité durant l’examen, ils se voyaient offrir une grâce totale par le roi lui-même. Toutefois, aucun n’avait jamais survécu à cette épreuve, même si un bon nombre d’entre eux avait emmenés plusieurs aspirants Fauchons dans la mort. Ce soir, Laneh et son groupe jouaient gros. Un échec cuisant à l’examen pouvait ruiner deux ans d’excellentes notes à l’Académie.
Laneh tira une lunette d’approche de la petite sacoche en cuir qu’elle portait en bandoulière. De la fumée s’échappait de la cheminée du bâtiment principal. La majorité des adversaires devait se trouver regroupée là. Il était impossible de connaître leur nombre exact. Celui-ci variait en fonction de la valeur présumée de la promotion. Celle de Laneh avait la malchance de compter parmi l’une des plus prometteuses de l’Histoire de l’Académie. Il ne serait donc pas surprenant de voir surgir au moins huit hommes en armes. Un mouvement sur le seuil du bâtiment attira l’œil de Laneh. Un gros gaillard au visage vérolé venait de faire irruption dans la cour intérieure de la ferme. Sa démarche, mal assurée, laissait présager qu’il était ivre. Il s’immobilisa, dos à la jeune femme. Celle-ci n’eut guère de mal à deviner que le bandit était occupé à soulager sa vessie chargée de vinasse. Cela constituait leur plus grande chance. Les défenseurs n’étaient jamais prévenus de la date et de l’heure de l’attaque. L’Académie les laissait parfois mariner une semaine entière, avec suffisamment de nourriture et des armes. Laneh fouilla consciencieusement les environs. A première vue, les défenseurs n’avaient pas jugé utile de placer des sentinelles, jugeant certainement que la cinquantaine de mètres de terrain à découvert constituait une protection suffisante.
Un de ces camarades, un grand homme blond et large d’épaules, vint se placer aux côtés de la jeune fille.
- A ton avis, on fait quoi ? lui murmura-t-il à l’oreille.
- On fait deux groupes et on avance discrètement. La lune est presque au terme de sa phase décroissante et, avec un peu de chance, ils seront trop bourrés pour nous voir arriver. On a une bonne chance en procédant comme ça. (Elle se tourna vers ses autres camarades et en pointa quatre du doigt.) Toi, toi, toi et toi, vous m’accompagnez. Les autres, vous suivez Vladec de l’autre côté de la clairière, d’où vous lancerez l’assaut. (Puis, se tournant vers l’intéressé, avec un large sourire plein de sous-entendus, elle ajouta :) Si tu t’en sens capable, bien sûr.
- Un jeu d’enfant, répliqua le dénommé Vladec, avec un clin d’œil.
Le géant blond se mit en route à travers les branches basses, suivi comme un seul homme par les membres désignés de son groupe.
- Laisse-nous cinq minutes pour être en place avant d’avancer, suggéra-t-il. Et fait gaffe à ta peau, surtout.
La jeune fille répondit par un timide sourire et reporta ensuite son attention sur la ferme, tandis que de très légers bruissements de feuilles accompagnaient le départ du second groupe.


Les aspirants Fauchons progressèrent lentement, rampant sur la terre durcie par le gel. De temps à autres, Laneh s’arrêtait pour contempler les visages de ses frères d’armes. Immédiatement derrière elle se trouvait le cadet de la promotion, un orphelin du nom de Jarno, âgé d’à peine dix-sept ans. Si sa physionomie pouvait laisser penser à une quelconque fragilité de sa part, il avait rapidement démontré à ses instructeurs qu’il était plus que capable. Dès sa plus tendre enfance, le garçon avait dû se battre. Contre son père, d’abord, un fermier ivrogne qui les battait, lui et sa mère. Un soir de cuite, celui-ci avait mortellement roué sa femme de coups, provoquant une colère aveugle chez son fils, alors âgé de douze ans. On racontait que celui-ci avait alors étranglé son père, pourtant beaucoup plus costaud que lui, à mains nues, et s’était enfuit de son village. Nul ne savait ce qu’il avait bien pu faire entre ce moment-là et celui où, à quinze ans, il avait toqué à la porte de l’Académie. Malgré son lourd passé, Jarno ne laissait paraître aucun signe de folie, et Laneh ne doutait pas une seconde de son bon comportement au cœur de l’assaut. Elle émettait de plus gros doutes quant à la conduite de Slovane, un fils de nobliau déchu, qui se trouvait dans le groupe de Vladec. Celui-ci avait toujours fait montre d’une suffisance propre à exaspérer la jeune fille. Leurs rapports avaient été conflictuels d’entrée, après que Slovane eut cru bon de faire l’une ou l’autre remarque de mauvais gout sur les chances d’une femme d’intégrer le corps le plus élitiste de l’armée. Outre cette antipathie qu’elle nourrissait à l’égard du jeune homme, Laneh avait remarqué que celui-ci perdait assez facilement son sang-froid. Une carence majeure lorsqu’on aspirait à entrer dans l’un des corps les plus élitistes de l’armée royale de Delnas.
Néanmoins, un sentiment était commun à tous les membres du groupe, c’était l’angoisse. Outre la peur de voir deux ans d’effort balayés sur une erreur d’inattention, les aspirants Fauchons avaient surtout peur pour leur vie. Jusque là, leurs diverses missions avaient été, certes exécutées dans des circonstances relativement réalistes, mais il ne risquait dans ces attaques ou infiltrations factices que de se blesser de manière très superficielle. En revanche, ce soir, ils se retrouvaient face à des adversaires qui n’avaient plus rien à perdre, et qui se battrait comme des morts de faim, sachant pertinemment qu’à moins de mettre leurs adversaire en échec, ce qui, le croyaient-ils, leur permettraient de recouvrer la liberté, ils étaient de toute façon condamnés à finir pendus pour leurs divers crimes. Si la majeure partie des ruffians « recrutés » chaque année dans les geôles delnaciennes ne se faisaient guère d’illusion quant à la valeur de la parole du roi en ce qui concernait leur liberté, ils jouaient malgré tout le jeu jusqu’au bout. Car enfin, entre une infime et très hypothétique chance de se voir gracié et une mort certaine, le choix pour eux était vite fait.
Cette angoisse était palpable chez les aspirants Fauchons, malgré toute la concentration qu’ils déployaient pour en faire abstraction et pour se concentrer sur le succès de leur mission. En effet, les mains tremblantes ne pouvaient être mises sur le seul compte du contact avec le sol gelé. Outre cela, les regards durs des élèves laissaient poindre une sorte d’imploration, et certains murmuraient intérieurement des prières à telle ou telle divinité. Une certaine odeur de transpiration se dégageait également des corps empêtrés dans les plastrons et les chausses renforcées en cuir.


Un solide gaillard au cou de taureau entra dans la grande salle commune, une imposante bûche sous le bras. Une fois assurés qu’il s’agissait d’un des leurs, les deux autres prisonniers, assis à une table, attendant anxieusement l’assaut, reposèrent leurs armes et se détendirent. L’homme au cou de taureau jeta la bûche dans l’âtre d’une vieille cheminée en pierres branlante, et vint s’asseoir en compagnie de ses camarades d’infortune. Ils n’avaient quasiment pas eu de conversations ensemble, l’homme ne souhaitant pas vraiment savoir ce qui avait amené ces hommes à se retrouver condamnés à mort, et pour ainsi dire, il s’en fichait. La perspective d’une mort certaine occupait davantage ses pensées que les bavardages futiles de ces hommes qui, à leur allure, devaient avoir fait partie d’une bande de brigands sans foi ni loi.
Cela faisait maintenant cinq jours qu’il partageait son quotidien avec eux. Cinq jour qu’un vieillard au regard de rapace était venu le sortir de la prison de Finnéon pour lui proposer ce marché tordu. L’homme avait rapidement compris qu’il ne devait s’attendre à aucune forme d’honnêteté de la part de ce vieillard qui respirait la malice et l’intrigue. Il avait toutefois accepté de se livrer à cette mascarade, dans l’espoir de s’échapper durant le trajet où une fois sur place, avec la complicité de certains de ses camarades. Hélas, leur tentative désespérée avait tourné court, les bois environnants étant quadrillés par des soldats delnaciens. L’évasion fit trois morts au sein du groupe, aussitôt remplacés par de nouveaux criminels avides de fugue. L’homme leur expliqua bien vite qu’il était impossible de s’échapper de cet endroit qui, en outre, devait être surveillé par magie, compte tenu de la réactivité des soldats lors de leur tentative d’escapade. L’un d’eux, tête brûlé et visiblement doté d’un esprit assez dérangé, avait toutefois fait fi des conseils de son camarade et avait tenté sa chance seul, la troisième nuit. Au matin, l’un des criminels demeurés à la ferme avait retrouvé son corps sur le pas de la porte, en guise d’avertissement de la part des soldats.
L’un des hommes autour de la table se leva, sortant le puissant gaillard de sa rêverie. Il se dirigea vers la porte et en tourna la poignée de manière mal assurée. Visiblement, il avait choisi de noyer son angoisse de la mort dans l’alcool, que l’armée avait fournie en quantité plus que raisonnable au groupe de criminels.
- Où tu vas ? lui demanda l’homme au cou de taureau.
- J’vais pisser, répondit l’autre en quittant la salle.


Laneh et son groupe arrivèrent bientôt aux abords de la ferme, entourée par un muret à hauteur de poitrine. Les assaillants se mirent à couvert derrière, prêts à se ruer à l’attaque dès que Vladec et son groupe auraient lancé l’assaut. Les doigts crispés sur ses fourreaux, Laneh attendit, anxieuse, l’oreille aux aguets. Un bruit de bottes cloutées frappant le sol fit sursauter Laneh. Quelqu’un semblait approcher de l’endroit où ils se trouvaient, tapis dans l’obscurité. Les aspirants virent bientôt une haute silhouette passer près d’eux, franchissant le petit portail de la ferme. L’homme était armé d’une arbalète lourde, dans laquelle se trouvait enclenché un carreau, prêt à partir. Accroupi juste à droite de Laneh, Jarno fit mine de dégainer ses fauchons, mais la jeune fille lui saisit le poignet, secouant la tête en signe de négation. Le jeune garçon opina et rangea ses lames en silence. Ils devaient attendre que Vladec lance l’assaut, sous peine de faire capoter leur stratégie. Néanmoins, le gaillard qui regardait nerveusement de tous côtés finirait bientôt par remarquer leur présence. Il fallait que Vladec se dépêche. Le vœu de Laneh fut exaucé quelques secondes plus tard, une plainte déchirant la nuit, provenant de l’arrière de la ferme.
Alerté par le cri, l’arbalétrier fit volte-face et, dans un réflexe surprenant, laissa filer son projectile, qui vint se ficher à l’endroit même où s’était trouvée Laneh quelques instants plus tôt. Les aspirants dégainèrent leurs armes et investirent la ferme, tandis que Jarno s’occupait de trancher la gorge du défenseur, hébété, qui s’écroula dans une marre de sang. Du bâtiment principal jaillirent trois adversaires, armés de hachettes. Depuis l’arrière de la ferme provenaient également des bruits de lutte acharnée, indiquant qu’au moins autant de défenseurs se trouvaient là-bas, aux prises avec Vladec et ses camarades. Le combat s’engagea. En infériorité numérique, les défenseurs, avinés et malhabiles au combat coordonné se trouvèrent bien vite submergés. Deux d’entres eux eurent la gorge tranchée d’un revers de lame tandis que Laneh se chargea de taillader les flancs du dernier survivant qui, croyant trouver en la jeune fille un adversaire plus faible, s’était aveuglément jeté sur elle. La meneuse se retourna ensuite vers ses compagnons, qui lui firent signe que tout allait bien. L’un d’entre, un chauve et barbu prénommé Jassip avait essuyé un coup de taille maladroit sur le biceps, mais la blessure était très superficielle. Les bruits de lutte derrière la ferme avaient également cessé. Laneh en conclut aussitôt au succès de leur mission. Elle ne put malheureusement pas se laisser aller à l’euphorie, car un membre du groupe de Vladec fit irruption dans la cour pavée, le visage et la tunique maculés de sang.
- Laneh, on a un problème, cria-t-il hors d’haleine.
Laneh lui emboîta aussitôt le pas, imaginant le pire. Lorsqu’elle arriva sur les lieux, ses yeux agrandis par l’inquiétude se posèrent immédiatement sur les deux corps vêtus de rouge qui gisaient au sol. Vladec était l’un d’eux.


Vladec épousseta distraitement les feuilles et la terre qui maculaient sa tunique et étudia le terrain sous ses yeux. Il sourit en constatant qu’une vieille grange à l’abandon se trouvait entre son groupe et le bâtiment principal, les dissimulant ainsi aux yeux des défenseurs. Néanmoins, loin de se laisser gagner par un sentiment de facilité, il progressa lentement en direction de l’édifice branlant et le contourna prudemment, ses fauchons sortis. Son groupe le suivit comme un seul homme. A l’intérieur de la grange se trouvait le cadavre gringalet d’un vieux cheval de trait, mort de faim sans doute. Vladec révisa son jugement après avoir observé le tas de foin devant lui. Empoisonnement. Le fourrage était copieusement moisi et dégageait une odeur fétide.
- Slovane ! murmura Vladec à l’intention d’un des membres de son groupe, un garçon assez quelconque au regard vide.
L’intéressé interrogea le géant blond du regard.
- Assure-toi que la grange n’abrite aucune sentinelle, ordonna ce dernier.
Slovane opina et entra dans la grange. Vladec le suivit des yeux, l’air satisfait. Il savait que Laneh ne supportait pas le garçon. Plus miséricordieux, Vladec tentait toujours de lui laisser une chance de briller. Il connaissait l’histoire du petit nobliau. La déchéance de ses parents, jadis des nobles respectés et, aujourd’hui, de vulgaires pique-assiettes ruinés par un penchant trop prononcé pour l’absinthe et les drogues. Habitué au luxe et à la facilité, Slovane avait dû apprendre la vie, la vraie, en peu de temps. En cela, Vladec avait de la sympathie pour lui. Il s’était sans problème plié aux règles martiales, pourtant particulièrement rudes, de l’Académie. Seules restaient à corriger son arrogance et ses sautes d’humeur. Le jeune homme secoua la tête, se concentrant sur sa mission. Il remarqua une petite porte, sur l’arrière d’une cabane en bois vermoulu. Il s’en approcha prudemment, les sens en alerte et y colla son oreille. Des bruits de voix provenaient de l’autre côté. Alors qu’il s’apprêtait à dispenser ses instructions silencieuses, Slovane émergea de la grange, le pouce levé, signalant l’absence de danger. Vladec opina et disposa ses camarades en demi-cercle autour de lui, alors qu’il s’apprêtait à faire sauter le battant d’un coup de botte. Il n’en eut hélas pas l’occasion. Une plainte déchirante jaillit de derrière lui et il eut juste le réflexe de recueillir dans ses bras un de ses frères d’armes qui s’écroulait au sol, un carreau d’arbalète fiché dans la nuque. Il chercha des yeux la source de l’attaque, tandis que des défenseurs jaillissaient de la petite porte, alertés par le cri. Le regard bleu vif de Vladec se posa bientôt sur un homme qui, dans le cadre de la grange, semblait avoir toute les peines du monde à enclencher un nouveau projectile dans son arbalète. Mû par une terrible hargne, le géant blond courut vers lui, faisant tournoyer ses fauchons, scintillants dans le noir. L’arbalétrier jeta son arme et sortit un couteau de sa botte. Alors que Vladec, les yeux emplis de rage, se jetait sur lui les lames prêtes à frapper, il porta un coup en direction de son ventre. Le couteau ripa sur l’armure de son assaillant et s’enfonça dans la chair à l’endroit où se trouvaient les attaches de son plastron en cuir. Etourdi, Vladec parvint tout de même, d’un coup net, à désolidarisé la tête de son adversaire d’avec ses épaules.
Un chaos sanglant se mit en place autour du bâtiment. Voyant leur meneur et un de leurs frères à terre, les Fauchons encore en état de se battre, se retrouvant inférieurs en nombre, reculèrent face à l’assaut désordonné des défenseurs. Tétanisé, Slovane demeurait incapable de faire le moindre mouvement, laissant les lames s’échapper de ses mains. Les Fauchons luttaient péniblement à deux contre quatre, leur habilité face aux attaques lourdes et prévisibles de leurs adversaires leur permettant de ne pas plier. Sa vue brouillée par la douleur qui tenaillait ses côtes, Vladec rampa péniblement vers l’arbalète délaissée par son adversaire. Un carreau y était déjà à moitié enclenché. Il s’en empara et rajusta le projectile. Désormais prête à l’usage, il pointa l’arme chargée en direction de la masse des combattants. Malgré sa vue brouillée, le grand blond parvint à repérer ses camarades dans le tas, grâce à la couleur vive de leurs tuniques. L’un d’eux se tenait à genoux, hors de la zone de combat. Les deux autres luttaient vaillamment, repoussant les assauts de l’ennemi. Sa main tremblait. Trop, pensa-t-il, pour tenter un pareil tir, qui risquait de toucher un de ses compagnons. Il prit de profondes inspirations. S’il ne faisait rien, ses camarades mourraient, de toute façon, submergés par le nombre. Ils commençaient à fatiguer, leurs parades se faisant de moins en moins assurées. Son doigt titilla la détente pendant quelques instants, de la sueur perlant sur son front. Il se sentait partir. Il devait tirer maintenant. Le carreau jaillit, un instant avant que Vladec ne bascule en arrière et sombre dans les ténèbres. Le hurlement gargouillé qui suivit l’impact occasionna un sourire au géant blond. La voix n’était pas celle d’un Fauchon.
Cavens écarquilla les yeux, incrédule. Son adversaire s’apprêtait à lui porter une botte, sans doute fatale compte tenu de sa vulnérabilité, son attention étant focalisée sur une précédente attaque d’un autre adversaire. Mais celui-ci avait soudain été projeté en arrière, comme par magie. Le jeune aspirant, stupéfait par ce coup de pouce du destin, avait repris ses esprits à temps et plongé une de ses lames dans les entrailles d’un autre adversaire, lui aussi éberlué par ce qui venait de se passer. Désormais à égalité numérique, les Fauchons n’eurent aucun mal à terminer leurs adversaires. Cavens jeta des regards nerveux de tous côtés, à la recherche d’un autre arbalétrier embusqué. Une fois l’absence de danger confirmée, il se dirigea vers le corps du Fauchon touché par le premier carreau.
- Va chercher les autres, beugla-t-il à l’intention de son camarade, qui se trouvait déjà dans l’embrasure de la petite porte en bois, ayant anticipé l’ordre de son frère d’arme.
Cavens posa ses doigts contre la veine jugulaire du malheureux Fauchon, pour constater, comme il le pressentait plus ou moins, du décès de celui-ci. Il ne prit pas le temps de pleurer son camarade. Vladec, dont les chances de survie paraissaient bonnes, avait besoin de son aide. Il s’agenouilla près de son meneur et contrôla rapidement son pouls. Il perçut des battements, irréguliers mais francs. Il porta la main à sa ceinture où, à côté des fourreaux vides, pendait un petit cor en bronze. Cavens prit une profonde inspiration et souffla aussi fort qu’il put dans l’instrument, produisant un son grave et puissant. Cela informerait les maîtres de l’Académie, disposés dans les environs, de la fin de l’examen. Cavens avait commencé à déchirer des lambeaux de sa tunique pour panser sommairement les plaies de Vladec lorsqu’il remarqua la présence de Laneh, près de la porte. Le camarade qui l’avait alertée lui soufflait quelque chose à l’oreille. Son visage s’empourpra et ses yeux brillèrent d’une rage folle. Visiblement, le Fauchon venait de lui révéler ce qui s’était passé.


Laneh déboula dehors, prise de panique. Alors qu’elle s’apprêtait à fuser en direction du corps de Vladec, le Fauchon qui était venu l’alerter l’agrippa par le bras.
- Il est vivant, souffla-t-il à la jeune fille. Les secours arriveront bientôt.
- Que s’est-il passé ? demanda Laneh, hors d’haleine.
Le Fauchon hésita puis se pencha pour parler à l’oreille de la jeune fille.
Slovane tremblait de partout. Il frotta ses mains sur sa tunique de façon compulsive, comme s’il cherchait à les nettoyer du sang de ses camarades, tombés à cause de sa négligence. Il n’avait jeté qu’un rapide coup d’œil dans la grange, persuadé que la bêtise des défenseurs était telle qu’ils n’auraient jamais pensé à prévoir un tireur embusqué. Il avait péché par vanité. Et un de ses camarades était tombé. Et son mentor, le seul à lui avoir témoigné un brin de sympathie durant ces deux années, l’accompagnerait peut-être dans la mort. Il en porterait la responsabilité aux yeux des autres, mais également aux yeux des maîtres de l’Académie, que Laneh s’empresserait de mettre au courant. Laneh qui l’avait toujours détesté. Qui n’avait jamais vu, derrière ses insinuations maladroites, toute l’admiration qu’il lui portait. Cette même Laneh qui s’avançait en ce moment vers lui, ses superbes cheveux roux voletant en tous sens et ses merveilleux yeux émeraude emplis de colère.
Un violent craquement suivit le coup de poing, et un geyser de sang jaillit du nez de Slovane, qui s’écroula sur le sol. Les Fauchons durent se mettre à trois pour empêcher Laneh de tabasser à mort le nobliau. Elle semblait complètement hors de contrôle, laissant libre cours à sa haine envers le jeune homme, responsable du fiasco de leur examen.
- Espèce de petit connard, cracha Laneh, hors d’elle, tandis que ses compagnons d’armes tentaient vainement de la calmer par des paroles réconfortantes qu’elle n’écoutait même pas.
Slovane tenta d’empêcher le sang de couler de son nez cassé, mais cela ne lui occasionna qu’une vive douleur, faisant naître des larmes dans ses yeux, qui se joignirent à celles qu’il versait déjà pour sa conduite plus que pitoyable au cours de l’examen. Le jeune homme n’eut guère le temps de plaider sa cause ou de s’amender, qu’une vingtaine de chevaux déboulaient des sous-bois dans la petite clairière. A la tête de ce cortège se trouvaient deux hommes. Le premier, âgé d’une bonne cinquantaine d’années avait le cheveu court et grisonnant, les yeux sombres et le corps musclé. Il portait l’uniforme des Fauchons, ainsi qu’une cape de voyage noire passée sur ses épaules. Le deuxième, un vieillard chevauchant un étalon blanc, avait une longue barbe blanche et de longs cheveux retenus par une tiare dorée. Il portait une longue robe blanche et violette, avec en son centre, le blason rouge de Delnas. Ses yeux verts trahissaient sa colère et sa profonde déception. Les soldats qui les accompagnaient mirent aussitôt pied à terre pour charger le mort et le blessé sur des chevaux. Jassip, membre du groupe de Laneh, affichait une plaie superficielle au bras gauche et dût, lui aussi, solliciter les soins des soldats. Les autres aspirants, y comprit un Slovane penaud, les yeux toujours rougis et le nez éclaté, se regroupèrent autour des deux hommes de tête du cortège.
- Monseigneur Meiermund, je peux tout… commença Laneh, à l’adresse du vieillard.
- Je n’ai que faire de vos jérémiades, soldat, la coupa celui-ci, de manière sèche et un brin méprisante. Pour l’heure, il nous faut secourir les blessés. (Il se pencha vers Laneh, affichant un air des plus féroces) A moins, mademoiselle, que vous ne jugiez que ce que vous avez à dire et plus urgent que sauver la vie de votre camarade ?
Laneh fit non de la tête, ayant visiblement beaucoup de peine à refouler des larmes de rage.
- Bien, conclut ce dernier en faisant volter son étalon. (Puis, se tournant vers l’homme chevauchant à ses côtés, il ajouta :) Venez Gitrick, nous règlerons tout cela à l’Académie.
Le dénommé Gitrick acquiesça, puis, se tournant vers les soldats affairés, il déclara d’une voix forte :
- Assurez-vous de ne laisser aucun survivant, et mettez les corps de ces ruffians en terre.
Puis l’homme fit à son tour volter sa monture, un hongre à la robe mâte. Avant de la talonner pour rejoindre le vieillard, il se tourna vers Laneh.
- Ne vous en faites pas pour messire Vladec, souffla-t-il. Les mages-guérisseurs vont le sortir de là.
Laneh se tourna vers Slovane, qui se faisait examiner le nez un peu plus loin. Lorsque leurs regards se croisèrent, Laneh plissa les yeux, déterminée à ne pas laisser les choses en l’état. La jeune fille ferait tout son possible pour qu’il ne devienne jamais Fauchon.
Braken
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