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Une histoire à peine commencée et déjà brisée ?

Le "je" vous habille et ne parle que de vous. Il vous tutoie, vous décrit, vous évoque, vous triture, vous cajole, vous console. Les "nous" les "eux" les "ils" et les "elles" ne vous diront pas un mot ; ils ne feront que vous écouter sans un mot.
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Une histoire à peine commencée et déjà brisée ?

Messagede carmenita » 31 Jan 2010 15:07

:kyoro: Les journaux intimes peuvent prendre plusieurs formes. Le mien est parfois constitué de textes s'apparentant à de simples nouvelles. Des nouvelles se voulant médicamenteuses ... Du vécu seulement agrémenté d'une petite touche de fiction pour ... pour faire différemment. De sorte que j'ai hésité à publier ce texte dans la catégorie "journal intime" ou "nouvelles", voire "prose". Enfin, bref ... :kyoro:




Elle relit la définition. Une fois. Deux fois. Trois fois. Elle trouve le jeu de Célia totalement stupide. Pourquoi la fait-elle chercher un verbe - ce verbe - dans le dictionnaire ? Elle n'est pas bête, elle sait très bien ce qu'il signifie ! Pas besoin du Larousse ! Pour quoi - pour qui - la prend-elle ? C'est justement la question piquante qu'elle allait lui poser quand elle l'entendit sangloter à l'autre bout du fil. Soudain, elle comprit : elle comprit le message. Elle comprit ce qu'elle avait voulu lui dire à travers le dictionnaire, à travers ce verbe. Mais elle ne trouvait pas les mots pour la faire cesser de pleurer ; pourtant, elle sanglotait de plus en plus ; elle ne parlait plus. Oui, elle venait de comprendre le message que Célia avait voulu lui présenter. Un éclair doré venait de traverser son esprit. Son coeur. Célia, elle a une bonne dizaine d'années de moins. Elle l'a rencontrée il y a quelques mois. Un peu par hasard. La vie est faite de hasards. Un projet commun ; un spectacle à préparer ensembles, tous ensembles ; une petite dizaine. Une comédie musicale, plus précisemment. Même qu'on l'appellerait Le Plus Grand ... Le Plus Grand, oui, il le serait, aucun doute. Cette troupe naissante d'artistes amateurs pour la plupart serait la plus grande. Au début, elle l'a fait rire, Célia ; puis Célia l'a prise pour une personne hautaine ; mais finalement Célia s'est attachée à elle. Vraiment. Très attachée ; et peut-être même trop, beaucoup trop. Un peu comme on s'attache à une grande soeur. Oui : Karine devint à ses yeux une grande soeur. Du coup, l'absence de nouvelles lui fit mal. Lui fait mal. Très mal. La torture. Si mal. Chaque jour qui passe sans signe de vie de Karine lui fait le même effet qu'un coup de poignard - un coup de poignard dans le dos, en traître. Karine vient juste de le comprendre : à travers les sanglots et le dictionnaire. En deux minutes elle a saisi l'importance qu'elle avait aux yeux de celle qu'elle rend triste, de celle qui est en train de pleurer pour elle. Elle vient seulement de comprendre. Mieux vaut tard que jamais, comme on dit ; mais elle s'en veut. Terriblement. Si seulement elle avait pu s'imaginer que cette gamine s'attacherait à elle comme çà .... Mais pourquoi ? Allez savoir alors ... Peut-être que c'est son ton malgré tout rassurant ? Et puis connaisseur. Doux malgré son aspect d'abord froid. Peut-être ... Jusqu'à présent, jamais personne n'avait pleuré pour elle. Alors une qui a enduré plus d'une fois son ton sec ...

En attendant, son silence, sa distance ont tout gâché. Car effectivement elle a fait n'importe quoi. Elle a abîmé Célia par une sorte d'indifférence. Involontaire. Car elle est comme ça ... sa vision de la vie est celle-ci ... profiter de l'instant présent sans rien en attendre. Elle n'a pas su voir au-delà. Et voilà le résultat ... Elle la fait pleurer ! Quelle idiote ! Du haut de ses 33 printemps, ce soir, Karine n'en mène pas loin. C'est elle l'idiote, c'est elle la gamine ! Et soudain, elle aussi cessa de parler. Pour réfléchir. Elle fut presque prise de l'envie de raccrocher. Non pas par colère, mais simplement pour ne plus entendre le souffle court de sa petite protégée, ses sanglots, ses larmes qu'elle devine profondes. A cet instant, elle aurait voulu la prendre dans ses bras, pour la consoler, pour pleurer avec elle, pour lui dire que l'idiote c'est elle. Et surtout qu'elle l'aime elle aussi. Fort, très fort. Car oui, elle le reconnaît : elle a tout gâché. Son silence a gâché leur relation. Elle n'a pas su offrir à la petite ce dont elle a besoin, ce dont elle rêve : simplement quelques mots, un minimum d'attention, un peu d'affection. Un mail de temps à autre pour lui donner des nouvelles, un texto par-ci par-là, l'appeler pour lui proposer une sortie toute les deux. Non, même çà elle n'a pas été foutu lui offrir ! Quelle idiote ! Pourtant, c'est facile, au fond c'est presque comme jouer le rôle de maman ! Mais non, çà elle n'a jamais su le faire de toute façon ! Ce n'est pas pour rien qu'elle rigole du mariage et qu'elle ne veut pas entendre parler de ventre rond et de biberon ! Avec Célia, elle a tout gâché ... Elle n'a pas su prendre soin d'elle ; pire : au lieu de l'aimer, elle l'a détruite ! Elle vient seulement de le comprendre. Et elle regrette. Si seulement elle savait que Célia, une heure avant, s'est mise dans la tête que çà ne pouvait qu'être elle la responsable ; elle et son insistance pour avoir des nouvelles. Au tour de Karine de sangloter et de bredouiller une vague excuse ; avant de lui proposer de passer la chercher dans vingt minutes, pour aller discuter tranquillement de tout cela autour d'un verre.



- Célia, à table ! crie sa mère depuis la cuisine.
- J'arrive. Je termine un truc. Deux minutes.
- A table !


Elle referme le dictionnaire, en gribouillant le numéro de la page sur un bout de papier qui traîne sur sa table de chevet. Fait un tour par la salle de bain et s'observe minutieusement dans le miroir. Mince ! Elle a les yeux rouges. Cà se voit qu'elle a pleuré ! Cà se voit exactement comme un nez au milieu de la figure ! Et zut ! Ses parents vont lui poser des questions ! Elle n'a pas envie d'en parler ; encore moins avec eux ! Eux, qui ne comprennent rien - ou qui ne veulent plus comprendre ! Qui la traitent d'ingrate, d'indigne ! Eux, qui l'aiment plus que tout mais qui peuvent aussi se révéler très vexants. Comme tous les parents. Un coup d'eau froide sur le visage. Çà fait du bien. Allez, çà ira comme ça.

Elle descend les marches et trouve dans la cuisine, déjà attablés, ses parents et son frère. Sa mère la regarde d'un air furieux ! Comme si elle était terriblement en retard ; comme si c'était vital d'être à table à 20h00 piles ! Ah oui, c'est vrai : à 20h01, la terre va s'ouvrir et engloutir la maison familiale ! Et le poulet rôti avec ! Tout çà parce qu'elle n'était pas là à 20h00 piles ! Pfff ! Vie gâchée, oui, c'est le cas de le dire !

Le dîner fini, elle remonte aussitôt dans sa chambre. Écrire. Réfléchir. Méditer. Étrange : aucune question de ses parents. Bah, tant mieux. Elle grimpe sur son lit et son chat vient bientôt la rejoindre. Le voir si paisible alors qu'elle est au bord de la crise de nerfs l'énerve. Encore plus. Il est si paisible. Il dort tranquillement. Il n'a aucun soucis, lui. Son chat. Elle le caresse ; il est tout doux. On dirait même qu'il sourit, qu'il lui sourit, dans son sommeil. Elle ne peut retenir quelques larmes. Elle attrape son carnet d'écriture et un stylo. Cela fait quelques temps qu'elle la connaît maintenant. Elle l'a toujours fascinée ; dès le début quasiment. Enfin non, en fait, au tout début, elle lui a immédiatement fait penser à une autre personne qu'elle apprécie énormément. Un genre de blagues et une attitude pas si différente que cela. Puis elle l'a trouvé très hautaine, à prétendre tout savoir. Jamais personne ne l'avait énèrvée à ce point. Puis elle l'a intriguée. Avant de véritablement la fasciner. C'est marrant, hein, le chemin que fait la vie, le chemin que parcourent les sentiments. Au début, elle lui paraissait hautaine. Désagréable. Insupportable. Exaspérante. Et puis, allez savoir pourquoi, un jour, elle l'a regardée d'une autre façon. Oh ! Elle sait très bien à quand remonte ce changement ! A moins qu'il ne se soit construit petit à petit ? Mince, elle ne sait plus. A trop réfléchir, à trop savoir, voilà qu'elle s'y perd. Bref ... cela n'empêche que, oui, un jour son regard a changé. Elle l'a regardé avec d'autres yeux. Un regard non plus critique mais émerveillé, fasciné, passionné. Et puis ... Un soir, elle s'est lancée. Lui confiant l'attachement qu'elle avait à son égard. Par écrit bien sûr ! Attendez, vous ne croyez quand même pas qu'elle allait ouvrir son cœur au cours d'un face à face ? Bien trop timide ! Mais cette confession ne fut que le début de la fin. Ou la fin du début ? Hum ... Un peu les deux ; mais çà revient au même en fait, non ? Début, fin. Aussitôt commencé, aussitôt fini. Gâchée. Voilà, c'est tout à fait le verbe à employer. Elle n'était pas certaine, mais la définition conforte son idée. Elle a gâché ce qu'elle appréciait. Car il y a eu un mail. Un premier ; dans lequel elle l'a remercié et lui a dit qu'elle s'était attachée à elle. Et puis un second, un troisième, un quatrième, etc. Un énième mail, où elle racontait toujours la même chose. Quasiment à chaque fois, elle recevait un mail-réponse dans les trois jours qui suivaient l'envoi. Jours pendant lesquels elle frémissait ; elle tournait en rond, l'esprit vidé, le cœur loin. Mais quand elle recevait un mail, son coeur faisait un bond énorme. Chaque mail la déroutait en même temps qu'il lui faisait plaisir. Elle a tout gâché ; ses mails ont tout gâché. Parce que c'est une gamine, et puis c'est tout ! C'est donc normal qu'à ses yeux elle passe pour une gamine ! C'est donc normal qu'elle n'ait plus de réponse depuis plus d'une semaine. Elle lui manque ; elle lui manque, elle et ses mots, elle et ses éclats de rire, elle et ses manières, elle et ses connaissances, elle et son savoir, elle et ses années de plus. L'attachement a-t-il une explication rationnelle ? Non. Elle ne croit pas. Elle a tout gâché ! Ses écrits répétitifs ont du lui sembler exagérés ! Faux ! D'où son absence de réponse. Voilà tout ! Sinon, quelle autre explication à son silence soudain ?

- Célia, téléphone pour toi !
- C'est qui ?
- Célia, bon sang !


Sa mère hurle depuis le bas des escaliers. Lassée, elle se lève de son lit et descend chercher le téléphone.

- Allô ? dit-elle, en remontant d'un pas lourd les escaliers pour regagner sa chambre. Allô ? C'est nul comme phrase d'accroche, non ? Allô ? Çà veut dire quoi ? Çà vient d'où ? Du latin ? Du grec ? Pfff, mais qu'est-ce qu'on s'en fou en fait après tout !
- Allô, Célia ?
- Oui ? C'est moi. Qui c'est ?
- C'est Karine.
- Ah ...

- Cà va ? Je te dérange ? Tu veux que je te rappelle plus tard ?
- Nan nan. Nan pas du tout. Au contraire. J'étais ... J'étais justement en train de penser à toi.
- Tu es sûre ? Je te rappelle dans une heure si tu veux ?
- Nan. Nan, nan, ne t'inquiètes pas, je t'assure que tu ne me déranges pas. Bien au contraire, si tu savais.
- D'accord ... Donc voilà, en fait ...
- Karine, il faut que je te dise un truc.
- Quoi ? Je t'écoute. Dis-moi.
- Tu as un dictionnaire à côté de toi ? Là, tout de suite ? À portée de mains ?
- Un dictionnaire ???? Euh oui ... Pourquoi ?


Célia semble irritée, elle parle sur un ton presque froid. Alors pour ne pas l'énerver davantage, Karine arrête ici ses question et se prête au jeu.

- Ok, attends, je vais le chercher, je reviens.

Elle pose le téléphone et part chercher son dictionnaire. Le gros. Il est tout blanc. C'était son père qui lui avait acheté. Il y a de cela bien des années.

- Ca y est. Qu'est-ce que je fais avec çà alors maintenant ? Elle questionne avec une petite pointe d'ironie.

Gros blanc. Célia ne trouve plus les mots. Pourtant, elle a le cœur trop lourd pour s'interrompre sur sa lancée.

- Cherche à « Gâcher ». S'il te plaît...

Elle trouve ça ridicule mais Karine s'exécute quand même. Pour ne pas la contrarier. Elle ouvre le dictionnaire. Les pages tournent une à une. De temps à autre, elle les arrête, pour fixer un mot en particulier. Des mots bateaux des mots compliqués, des mots précis. Des mots. Anthropologie. Badaud. Cucurbitacée. Ontologie. Sourire. Les minutes s'écoulent et les pages volent toujours autant. Elle se rend compte de la lettre où elle est : S. Zut ! Elle a largement dépassé ! Elle feuillette le dictionnaire, mais à l'envers cette fois. S, R, Q, P, O, N, M, L, K, J, I, H, G. Ça y est ! Le voilà !

" Gâcher : gâcher quelque chose c'est l'abîmer en l'utilisant n'importe comment. "
" Je veux qu'au milieu de cent autres, on remarque l'une de mes oeuvres au premier coup d'oeil " (Tamara de Lempicka)

(http://mariposadenoche.artblog.fr : si vous vous ennuyez, passez prendre une tasse de thé dans mon salon ... )
carmenita
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