Souvent, elle se levait la nuit, s’enroulait dans le drap blanc de son lit défait, et partait dans l’ombre. Tout d’abord c’était à tâtons qu’elle évoluait, sentant sous ses pieds le sol froid, mouillé. Et c’est comme si la nuit le sol pleurait de tout ce qu’on lui avait martelé le jour. Il transpirait l’abrutissement des foules et cela faisait un voile frais et rendait le sol à sa vie.
Alors elle allait la chercher, la vie de la nuit qui s’offrait à elle et elle voulait la prendre toute entière. Elle courait le plus vite possible en écartant le drap comme un filet de pêche, le remontait parfois à grande peine les nuits de belle prise, puis s’asseyait sur une souche et contemplait son trésor. Tout un bric à braque d’objets, d’odeurs, de sons lui parvenait alors. Ce qu’elle préférait par dessus tout, c’était le vent. Le vent est un grand voyageur et elle pouvait passer le reste de sa nuit à l’écouter lui conter des histoires venues de pays lointains, histoires qu’elle ne comprenait pas mais dont la mélodie était si douce se mêlant aux chants des oiseaux de l’ombre. Il lui susurrait des mots incompréhensibles, porteurs d’autant de secrets, de drames et de joies.
Une nuit, alors qu’elle écoutait attentivement cette mélodie inconnue, il lui sembla percevoir un message expressément adressé à elle, par delà les terres et les mers. Surprise d’abord, elle décida de l’attraper prestement avant qu’il ne s’envole. Elle le pris aux creux de ses mains et rentra bien vite chez elle afin de lui trouver un contenant plus solide que l’air où elle pourrait le garder et le réécouter, dans l’espoir de le comprendre. Elle distinguait assez mal les paroles mais celles-ci s’enroulaient autour d’elle et tourbillonnaient à son oreille avec insistance. Il fallait qu’elle perce ce mystère.
Elle eu alors une idée. La nuit suivante, elle se cala bien au fond de son lit et ouvrit la boite où elle avait emprisonné le bruit. Rapidement, le sommeil la submergea et alors, le message étrange porté par le vent lui devint enfin intelligible. Il s’agissait d’une comptine, comme celle que l’on chante aux enfants pour s’endormir. Elle disait
« Laisse la nuit t’emporter, on ne peut rêver éveillé. Les trésors ne sont pas dehors mais en toi, quand tu dors » Cette mélodie se répéta plusieurs fois au cour de la nuit. Elle berça la douce endormie qui ne ressenti pas le besoin de se lever comme les autres nuits. Pour la première fois depuis longtemps, elle se réveilla dans sa chambre, un peu perdue, ne sachant pas bien où elle était. Elle avait tellement pris l’habitude de battre la campagne qu’elle ne connaissait plus très bien sa maison. A ce moment, elle se rendit compte que ses échappées nocturnes étaient autant de rêves éveillés, d’instants magiques qui lui prenaient ses nuits depuis, lui semblait-il, une éternité. Son crâne était douloureux. Les paroles chantées par le vent la déstabilisaient, comme si quelque chose d’évident était là mais qu’elle ne parvenait pas à le saisir. Elle s’assit près de sa fenêtre et regarda au dehors. Elle était triste. Elle pensait à toutes les choses qui lui avaient échappées cette nuit, tout ce qu’elle n’avait pas pu attrapé, tout ce qu’elle avait laissé s’échapper.
Trop vite le jour passa et de nouveau, la nuit se fit jour. En se glissant dans son lit. Il lui semblait que pour la première fois, elle allait affronter la nuit. Elle ne savait plus qui chassait qui et avait le sentiment que cette fois, ce n’était pas elle qui allait attraper la nuit mais la nuit qui l’attraperait. Il lui fallu du courage pour trouver le sommeil et quand il vint, des images embrumées la visitèrent. Elle se vit marchant dans un bois. Elle dut lutter pour se frayer un chemin parmi les ronces et les orties. Pour la première fois depuis longtemps, les ombres lui montrèrent un autre visage, étrange et inquiétant. Elle continua malgré tout, poussée en avant par une nécessité obscure. Elle arriva bientôt à une clairière, blessée par les ronces. Ses jambes écorchées la brûlaient. Etait ce cela un cauchemar ? A l’autre bout de la clairière, elle pût distinguer une forme humaine, assise parmi les herbes hautes. Doucement, elle s’approcha et la même tristesse que la veille l’étreignit. La forme se précisa et elle dut se rendre à l’évidence : la personne assise en tailleur au milieu des herbes lui ressemblait étrangement. Elle était assise et cachait son visage entre ses mains. Elle pleurait. En l’entendant approcher, la femme assise releva la tête et les deux femmes se retrouvèrent alors face à face. C’était bien elle. Elles se regardèrent un long moment en silence. Les oiseaux de la nuit chantèrent pour elles. Les sons étaient projetés dans l’air avec une force particulière et il lui sembla reconnaître la mélodie amenée par le vent deux nuits plus tôt. La femme assise pris la parole :
« Cela fait bien longtemps que je t’attends. Tu m’as laissée seule dans cette clairière mais je suis heureuse que tu aies su écouter mon chant. Maintenant, nous allons pouvoir discuter. Tu vis dans la nuit depuis trop longtemps. Si tu ne te réveille pas, tu risques de ne jamais revoir le jour »
« Mais je ne comprends pas, lui répondit-elle, je vois le jour tous les matins se lever sur la campagne »
« Tu dois faire un choix. Ne t’es-tu jamais demandé ce qui se passait le jour durant ? Poses-toi cette question : que fais-tu durant le jour ? »
« Et bien, je ne sais pas, je fais ce que tout le monde fait. Je suppose que je dois aller travailler. Ou peut être que je reste à la maison. »
« Et quel est ton travail ? As-tu des enfants ? »
« Je n’arrive pas à m’en souvenir »
« Tu vis dans tes songes, tu vis dans le monde que tu t’es fabriqué »
« J’aime ce monde, j’aime être celle qui attrape la nuit »
« Pourquoi est ce que tu attrapes la nuit ? »
Sans réfléchir, elle répondit « Pour ne pas qu’elle m’attrape »
« N’as-tu jamais penser que peut-être, elle t’avait déjà attrapée ? Je te repose la question : que fais-tu le jour durant ? »
« Le jour passe si vite. A peine est-il levé que déjà, la nuit le rattrape »
« Tu habites la nuit mais ça n’a pas toujours été le cas. Si tu le désires, tu peux renaître au jour. Pour cela, il te faut emprunter le passage. Ne vois-tu pas que tu répètes toutes les nuits le même ballet ? Le moment est venu de te confronter au passage. Emprunte ce chemin et ne te retourne pas. Compte 100 pas et tu arriveras à une rivière. Il te faudra alors la traverser pour renaître au jour »
« J’aime ma vie comme elle est. Pourquoi devrais-je prendre le risque de tout perdre ? »
« Pour la découverte ma belle, pour vivre d’autres aventures. Il faut parfois savoir prendre des risques. Maintenant, je dois partir et te laisser seule face aux choix que tu as à prendre. Pour nous deux s’il te plait, suis ton chemin ».
La femme en pleure se leva et parti. Elle disparu dans la brume et à sa place, un chemin de terre s’ouvrit. L’hésitation était grande. Les mots résonnèrent dans sa tête « tu as un choix à faire ». Elle se voyait d’un côté prêtresse de la nuit, courant après les ombres sans craintes et de l’autre, elle pressentait ce monde inconnu où les ronces pouvaient l’écorcher, où son sang pouvait couler. Elle ne put retenir un cri qui déchira la clairière. Derrière elle, elle vit surprise que celle-ci partait en lambeau. Devant elle, le chemin l’appelait. Elle s’en approcha. Alors tout le reste disparu. Il n’y eu plus qu’elle et le chemin.
Elle commença fébrilement à compter ses pas. Au dixième pas, elle s’arrêta. Le chemin se divisait en deux sentiers tout à fait identiques, au premier abord. En s’approchant un peu, elle sentit, surprise, une main de poser sur sa joue, une main douce, si douce. Les larmes lui vinrent aux yeux. Depuis combien de temps ? Depuis combien de temps une main ne l’avait pas caressée doucement ? L’émotion la submergeait. Le vent l’avait caressée toutes les nuits et elle retrouva cette sensation au creux de l’autre sentier. Elle comprit alors ce que ces deux sentiers représentaient. Il lui fallu beaucoup de courage pour se l’avouer, pour reconnaître l’évidence du choix qui s’imposait à elle. Elle choisit, emplie de nostalgie, la douceur de la main et s’engagea sur la gauche. A mesure qu’elle avançait, la chaleur de la caresse séchait ses larmes. Elle savait que désormais, elle avait franchit le point de non retour. Elle savait qu’en faisant ce choix, elle avait désavoué à jamais ses nuis passées. Elle fit vingt pas de plus et à nouveau, le sentier se divisa en deux. Cette fois, ce furent des images qui s’imposèrent à elle. Elle vit sur sa droite de grands espaces, elle vit des dangers, elle vit la force. Sur sa gauche elle distingua un enclos, elle entendit un chant, elle vit la vie, elle vit la mort. Ce choix était bien plus difficile. Un sentiment de sympathie et de familiarité se dégageait des deux sentiers. Elle s’assit et pensa longtemps. Ce choix lui paraissait impossible. Une idée lui vint alors. Elle se redressa, tourna sur elle-même longtemps, les yeux clos. Quand elle sentit que le moment était venu, elle s’avança et pris un des deux chemins. Elle rouvrit les yeux et se retourna prestement, emplie de la curiosité de savoir sur quelle route le hasard l’avait poussée. Mais déjà, derrière elle, tout s’était effacé. Un peu désorientée, elle tenta de reprendre ses esprits et continua tant bien que mal son chemin. Celui-ci lui sembla long et difficile. Elle compta soixante nouveaux pas. Elle se sentait lourde, si lourde et fatiguée. Il lui semblait qu’elle venait de traverser un désert. Elle avait complètement perdu la notion du temps et la notion des distances et accueilli le nouvel embranchement comme une délivrance. Quatre-vingt-dix pas en tout. Elle se sentait près du but. Alors, des sons lui parvinrent. Il s’agissait de voix humaines qui s’enroulaient autour de deux arbres très différents. L’arbre de gauche était petit mais avait un feuillage dense et de solides racines plantées dans un sol mousseux. L’arbre de droite au contraire, était gigantesque, tout en nœuds et en méandres. Les recoins de cet arbre étaient, lui semblait-il, emplis de secrets et d’ombres. Elle ne sut résister et comme un hommage à sa nuit passée, choisit les ombres et leurs secrets sans hésiter. Ce choix lui paraissait aller de lui-même et elle était si fatiguée, qu’elle choisit d’écouter ses sensations sans trop réfléchir. Ce qui lui importait pour l’instant, c’était qu’il lui fallait marcher dix pas encore. Elle entendait au loin le murmure du fleuve. Chaque pas lui apparaissait comme une éternité. Au dixième pas, il lui sembla que son corps s’effaçait et que s’effaçait avec lui les souvenirs de son périple jusqu’à ce qu’elle ne sache plus du tout ce qu’elle faisait là et ce qu’elle était sensée faire. Un fleuve avait jailli devant elle, puissant. Le courant était fort et elle pouvait nettement distinguer des tourbillons géants qui aspiraient tout ce qui se présentait à eux. Sur l’autre rive, elle vit le jour, elle vit la lumière du soleil, elle senti la chaleur qui s’en dégageait et qui inexorablement l’appelait. Elle senti qu’il s’agissait cette fois d’une ultime épreuve, comme un choix mortel, quoi qu’elle face. Rester coincée devant ce fleuve ou s’y plonger au risque d’être aspirée par ses eaux. Elle ne pouvait plus reculer. Il s’agissait d’affronter la peur. Dans un ultime sursaut pour sa survie, elle recula mais senti aussitôt une douleur aiguë enserrer son cœur. Il fallait abandonner l’idée de revenir en arrière, il fallait lâcher prise. Le temps était compté, son corps s’effaçait de plus en plus et elle ne voyait déjà plus ses mains. Elle s’approcha. L’eau était froide et sombre. Elle se concentra sur l’autre rive, au-delà du fleuve. Sans plus réfléchir elle s’y plongea et se laissa aspirer par le fond. Un ultime cri monta dans sa gorge comme une mélodie d’adieu à qui ? A quoi ? Elle ne savait déjà plus.
Alors, au-delà du rêve, sur l’autre rive du fleuve, un être vit le jour.









